dimanche 14 mars 2010

LSDO - chapitre 6, verset 1

Chapitre 6



Aéroport de Haneda, Tokyo, lundi 11 avril. 16 h 59.

Comme beaucoup d’aéroports, celui de Haneda n’était à l’origine qu’une simple prairie (dans le cas présent, une rizière asséchée et comblée) qui faisait office de piste, assortie d’un petit hangar pour abriter les premiers aéroplanes. Il avait été aménagé en 1918, juste avant le déclenchement de la longue et sanglante guerre des Prédateurs. Pendant la durée du conflit, il servit de base militaire et prit une importance croissante, mais ce n’est qu’après la fin de la guerre, en 1945, qu’il devint véritablement l’aéroport international de Tokyo. Le trafic aérien se développant de façon vertigineuse, ses capacités d’accueil furent rapidement dépassées et il fut détrôné en 1984 par la très vaste et très moderne aérogare de Narita, mieux à même de desservir la capitale nippone. Haneda restait néanmoins un aéroport secondaire, accueillant une partie des vols court et moyen-courrier reliant la métropole japonaise à l’Asie et à l’Amérique du Nord.

En dépit d’importants travaux de rafraîchissement entrepris au début des années 1990, le bâtiment principal de l’aérogare sentait le vieux. Dans le vain espoir d’accroître ses capacités d’accueil, on avait adjoint à son plan déjà tortueux une multitude d’ailes, de pavillons et de terminaux supplémentaires, reliés entre eux par des passerelles et des couloirs, sans forcément en respecter l’architecture originelle. Ce qui, en pratique, avait eu pour effet de transformer Haneda en un capharnaüm aussi hideux que complexe. Lorsque le directeur de l’aéroport en avait déplié le plan complet devant le détachement T nouvellement créé, Derek Wolf n’avait pu s’empêcher d’écarquiller les yeux en se demandant comment ils allaient bien pouvoir boucler un tel périmètre.

Par bonheur, le police municipale de Tokyo ainsi que le service des douanes avaient fourni tous les effectifs nécessaires pour concocter à Ronnie Thorynque un piège infaillible. Près de l’entrée principale, sous le couvert de l’exercice de longue durée décrété officiellement, un barrage de policiers en uniforme filtrerait les voyageurs et signaleraient tout individu au comportement suspect. Ils devaient cependant laisser entrer Thorynque et avertir les agents fédéraux de sa présence. A l’intérieur de l’aérogare, des agents en civil devaient alors garder un œil sur le député et le « canaliser » discrètement vers le terminal 6B, où il devait théoriquement embarquer pour Toronto. Là se trouvaient postés les quatre agents du détachement T, qui devaient alors lui couper toute retraite et l’appréhender. Wolf était d’autant plus satisfait de son plan que Gerard comme Masinga n’avaient rien trouvé à redire à son sujet.

Un peu plus d’une heure et demie avant le décollage prévu du vol JAL 007 reliant Tokyo à Toronto, tous les éléments du piège étaient en place. Toujours à la pointe de la technologie, la police locale avait fourni à chacun des oreillettes dernier cri permettant aux agents de communiquer entre eux en toute discrétion. Dans la mesure où Wolf avait conçu ce plan, Grapper, Masinga et Gerard s’étaient entendus à l’amiable (du moins en apparence) pour lui laisser la direction des opérations. Adossé à un pilier tout proche du portail d’embarquement, le loup avait une vue d’ensemble sur la salle principale du terminal 6B. Face à lui, les bancs où quelques personnes patientaient, la mine affligée d’ennui, et un petit couloir de service sombre. Derrière son poteau, le tapis roulant où les passagers venaient déposer leurs bagages encombrants. A sa gauche, les portails d’embarquement avec le scanner et le détecteur de métaux, avec en toile de fond une grande baie vitrée découvrant le tarmac – où l’on s’affairait autour du Boeing 767 rouge et blanc de la Japan Air Lines – et une passerelle, vitrée elle aussi, permettant aux passagers de rejoindre leur appareil à l’abri. Ce n’était pas un luxe, car le ciel était gris et bas et la pluie menaçait. Enfin, Derek fixait intensément sur sa droite l’escalier, surmonté d’une porte coulissante en verre, qui permettait d’accéder au terminal. C’est par-là qu’arriverait Thorynque. Dan Grapper, assis sur un banc au pied de l’escalier, passait le temps en lisant un journal sportif (il avait réussi à trouver une édition en français, ne comprenant évidemment pas un traître mot de l’écriture usuelle nippone). Emma Masinga se trouvait en haut de l’escalier, dans le hall d’accès : elle devait couper la retraite du député ; son équipier était posté plus loin et censé intervenir au cas où Thorynque rebrousserait prématurément chemin. Il était le plus éloigné du lieu supposé de l’arrestation, ce que, à la grande surprise de Derek, il avait accepté sans ciller. Toyoda chargé d’assurer la liaison avec la police locale et la direction de l’aéroport, tout le monde était en place. L’ensemble du terminal 6B était peint d’un blanc cassé du plus mauvais goût, dont le caractère morne était encore accentué par un éclairage médiocre et la pâle lueur venue de l’extérieur.

mercredi 10 mars 2010

LSDO - chapitre 5, verset 4

Musée National de Tokyo, lundi 11 avril. 8 h 35.

Après quelques minutes d’attente, peut-être liées à un encombrement du réseau (sur Internet, c’était l’heure de pointe en Europe), Wolf parvint enfin à obtenir le directeur adjoint Slaughterbean en visioconférence.

- Bonsoir, agent Wolf.

Le ton étrangement posé du renard ventripotent et dégarni suggérait que quelque chose de peu ordinaire venait de se produire. Derek n’imaginait pas encore à quel point. Slaughterbean poursuivit.

- Vous auriez pu vous dispenser de cet appel. L’antenne de Tokyo me tient informé du déroulement de cette affaire pratiquement en temps réel.
- Monsieur, nous avons un problème.

Pas de réaction. « Slaughterbean est vraiment bizarre aujourd’hui » se dit Wolf avant de continuer.

- Les agents de l’ASF essayent encore de nous dessaisir du dossier sous prétexte que Thorynque y est mêlé.
- Justement, je viens de recevoir des instructions du Ministère à ce sujet. Ces agents, sont-ils près de vous en ce moment ?
- Oui, Monsieur.
- Qu’ils approchent. Je vais vous mettre en communication directe avec le Ministère.

Sans attendre une quelconque réponse, Slaughterbean fit basculer la ligne sur le réseau crypté du Ministère de la Sécurité Publique. Le sceau de l’institution apparut sur l’écran au bout de quelques secondes, pendant que les deux agents spéciaux daignaient s’approcher sur l’invitation de Wolf, ôtant leurs lunettes. Enfin, le vice-ministre Derrflinger apparut sur l’écran. Après s’être présenté, il s’enquit des noms de ses interlocuteurs puis entra dans le vif du sujet.

- Madame et messieurs, j’ai été régulièrement tenu au courant de vos investigations par vos supérieurs respectifs. Si, comme tout semble l’indiquer, le député Thorynque est bien l’auteur du vol commis à Tokyo, cette affaire dépasse largement le cadre des rivalités qui peuvent exister entre vos deux services. Cela devient une affaire d’État.

En dépit de la qualité assez quelconque de l’image, les quatre agents fédéraux purent s’apercevoir que le regard de Derrflinger devenait de plus en plus dur. Aucun d’entre eux ne s’avisa de lui couper la parole.

- Il serait proprement inadmissible, poursuivit le vice-ministre, que de stupides affrontements internes conduisent à l’ébruitement d’un scandale propre à menacer la stabilité du gouvernement. La Fédération ne peut absolument pas se le permettre. Elle y perdrait sa crédibilité, et ses adversaires n’attendent que cela. Est-ce clair pour tout le monde ?

Les quatre fédéraux opinèrent. Sentant probablement qu’il allait s’enliser dans les sables mouvants de la politique pure, Derrflinger s’empressa de revenir à un discours plus pragmatique.

- Vous allez devoir travailler ensemble sur cette affaire. La seule manière d’y parvenir sans interférences entre les différents services est de créer une unité ad hoc. A compter de cet instant, vous appartenez tous les quatre à la même équipe. Vous serez placés directement sous mes ordres et n’aurez de comptes à rendre à personne d’autre qu’à moi. Vos hiérarchies respectives sont déjà prévenues, et je leur ai demandé de tenir à votre disposition tous les moyens que vous jugerez nécessaires. Ai-je été bien compris ?
- Oui Monsieur ! répondirent en chœur les quatre agents.
- Bien entendu, il est hors de question d’instaurer une quelconque hiérarchie à l’intérieur de votre unité. Gardez à l’esprit que votre objectif n’est pas la prééminence de l’ASF ou de la PFS, mais l’arrestation rapide et discrète de Ronnie Thorynque.

Une nouvelle fois, les agents acquiescèrent. Le vice-ministre Derrflinger se relâcha un peu, de ton comme de visage. Mais son allure et sa voix restaient encore très martiales.

- L’unité mixte dont vous êtes membres a reçu la dénomination de Détachement T, T pour Thorynque. Ce sera votre indicatif pour communiquer avec le Ministère. Lequel d’entre vous est en relation avec les autorités japonaises ?
- C’est moi, Monsieur, répondit prudemment Wolf.
- Et bien agent Wolf, où en étiez-vous ?
- D’après nos renseignements, Thorynque a réservé un billet d’avion pour ce soir vers le Canada. Nous étions en train de mettre en place une opération pour l’intercepter à l’aéroport, sans négliger la possibilité d’une fausse piste.
- Parfait. Tenez-moi au courant lorsque cette opération sera terminée.
- A vos ordres, Monsieur.

Derrflinger insista encore quelques instants sur la nécessité d’une bonne coopération entre eux, puis rompit la communication avec les agents. Tous quatre se regardèrent un moment sans savoir quoi dire. Wolf trouva le premier.

- Et bien maintenant que nous sommes tous collègues, on pourrait se présenter convenablement, histoire de commencer du bon pied. Qu’est-ce que vous en dîtes ?

Pas de réponse. Sans se désarmer, le loup tendit la patte vers le guépard, qui l’observait toujours avec une prudente réserve.

- Je m’appelle Derek Wolf.
- Terence Gerard, lui répondit finalement l’agent de l’ASF en lui serrant la patte.

Lorsque Derek voulut faire de même avec la panthère noire, il s’aperçut qu’elle l’avait devancé.

- Emma Masinga, dit-elle simplement d’une voix étrange, à la fois sensuelle et glaciale.

L’esprit endormi de Grapper avait encore bien des difficultés à assimiler toutes les informations qu’on venait de lui donner. Après quelques instants de concentration intense, il finit par quitter sa léthargie.

- Si ça vous intéresse, je m’appelle Dan Grapper. Et je suis aussi agent fédéral.

Même le guépard sourit de son intervention.

dimanche 28 février 2010

LSDO - chapitre 5, verset 3

Ministère de la Sécurité Publique, Genève, dimanche 10 avril. 18 h 36.

Assis dans son large fauteuil noir, Shaka Simba défit sa cravate et ouvrit largement le col de sa chemise. Le Ministre de la Sécurité Publique était épuisé. Il se passa la patte dans son abondante crinière blonde, puis s’efforça de se remettre au travail. Le week-end paisible qu’il comptait passer en famille n’était plus qu’un souvenir fantomatique. En lieu et place, deux jours de travail quasi ininterrompu. Le vendredi précédent, la séance des questions au gouvernement lors de la nouvelle session du Parlement Fédéral avait été cauchemardesque. Fidèle à sa réputation, le député Lamantin, un parlementaire sud-américain qui se définit lui-même comme « le représentant des contribuables mécontents », n’avait cessé de se plaindre au sujet de la nouvelle politique du Ministère de la Sécurité Publique, qu’il jugeait brutale, inadaptée, déséquilibrée et bien sûr excessivement dépensière. Durant tout un après-midi, il avait lancé d’incessantes diatribes contre le ministre, qui avait dû employer tout son sang-froid pour éviter de noyer le député sous un torrent d’injures. Pour finir, Simba, évidemment pris de cours, avait promis sur un ton nébuleux des éclaircissements et des réponses pour la semaine suivante. Ce à quoi Lamantin, en vieux briscard qu’il était (il entamait son quatrième mandat), avait répondu en déposant devant le lion médusé un dossier de demandes et de plaintes en tous genres gros comme trois ou quatre annuaires téléphoniques. Voilà comment le cabinet du ministère tout entier, en fait de dimanche à la campagne, s’était retrouvé courbé deux jours durant sur des paperasses aussi variées qu’ennuyeuses. C’est quasiment déprimé que Simba répondit à l’appel de sa secrétaire.

- Monsieur le Ministre, monsieur Derrflinger désire vous parler en urgence.
- Faites le entrer.

Kurt Derrflinger, vice-ministre de la Sécurité Publique, entra sans cérémonial. C’était un grand loup déjà âgé, mince et élancé. Son pelage gris acier lui donnait un air d’autant plus impressionnant qu’il était impeccablement revêtu d’un costume de la même couleur. Il se figea devant le ministre, droit comme un i.

- Qu’y a-t-il de si urgent ? demanda Simba sans lever la tête.
- Monsieur, l’affaire du musée de Tokyo prend une tournure grave.

Le lion interrompit alors son travail et daigna enfin apporter à son vice-ministre toute l’attention qui semblait nécessaire en pareil cas.

- D’après les dépêches que je viens de recevoir, poursuivit Derrflinger, le voleur pourrait bien être le député Ronnie Thorynque.
- Celui que recherche l’ASF ?
- Celui-là même.
- Et bien ordonnez à l’ASF d’accélérer ses recherches. Il faut impérativement étouffer le scandale. Pas de vagues. C’est aussi à cela que sert le Ministère de la Sécurité Publique.

Considérant sans doute l’affaire comme réglée, Simba se replongea dans ses dossiers. Derrflinger n’en partit pas pour autant.

- Monsieur le Ministre, la PFS est déjà sur l’affaire.
- Et alors ? rétorqua Simba tout en lisant ses papiers.
- Cela risque de conduire incessamment à un conflit de juridiction. Il va de soi que toute interférence entre la PFS et l’ASF nuirait gravement au déroulement de l’enquête. On risquerait même de ne pas pouvoir étouffer un scandale qui éclabousserait toute la classe politique. Pensez y, monsieur : un député voleur d’antiquités, peut-être même assassin ! Les répercussions sur le Conseil Fédéral seraient terribles…
- Il n’y aura pas de conflit de juridiction. L’ASF est en charge du dossier Thorynque, elle mènera cette affaire à son terme. Faites immédiatement rappeler les agents de la PFS envoyés à Tokyo.
- Si je puis me permettre, monsieur le Ministre, je ne crois pas que…
- Vous n’auriez tout de même pas la prétention de m’apprendre mon métier, Derrflinger ? coupa Simba sur un ton quasi insultant. Vous pouvez disposer…

Le vice-ministre Derrflinger était issu d’une vieille famille de l’aristocratie allemande, une lignée où l’on était officier de père en fils depuis 1740. Si faute de guerres et d’armée permanente, il se contentait d’un poste de réserviste, il ne pouvait pas faire taire ses gènes, ceux d’un officier allemand. De ses yeux bleus, il fixa Simba avec le regard dur et métallique qui n’est que de cette caste.

- Je crois en effet que vous avez beaucoup à apprendre en tant que ministre, rétorqua le loup d’une voix glaciale.

Simba en fut tellement surpris qu’il releva instantanément la tête.

- Je vous demande pardon, Derrflinger !?
- Sauf votre respect, Monsieur, je travaillais déjà dans ce cabinet lorsque le fauteuil dans lequel vous êtes installé était occupé par un crocodile en uniforme, et que vous jouiez encore avec des pelotes de laine.

Le lion était sidéré. Depuis plus de dix ans, on ne lui avait jamais adressé la parole sur ce ton. Lorsqu’il était directeur principal de l’ASF, aucun de ses subordonnés n’aurait osé contester la moindre de ses directives. Même comme « simple » député, on l’avait traité le plus souvent avec déférence. Maintenant qu’il était pratiquement le deuxième personnage de la planète, il n’aurait pas imaginé subir une telle rebuffade. Il en fut si estomaqué qu’il laissa Derrflinger poursuivre.

- Cette histoire est trop grave pour qu’on la laisse perturber par une querelle entre services. C’est une affaire d’Etat !
- Et si je décide de passer outre vos… conseils ? demanda Simba en tentant de se ressaisir.
- Dans ce cas je prendrai mes responsabilités. J’alerterai le Président et donnerai ma démission. Devant la gravité de la situation, vous devrez faire marche arrière. Dans le cas contraire, il se pourrait bien que le ministère Simba soit l’un des plus courts de l’histoire de la Fédération…
- Vous bluffez !
- Lorsque l’intérêt supérieur de l’ensemble du gouvernement est en jeu, les préoccupations personnelles d’un ministre passent au second plan, ou bien il risque fort d’en pâtir. On dirait que le carriériste que vous êtes n’a pas encore appris ce principe politique élémentaire.

Simba enragea quand il réalisa que son vice-ministre avait raison. Il pourrait toujours passer outre ses recommandations, mais la démission de Derrflinger attirerait l’attention du Président et du Parlement sur lui. Et à la moindre fuite, ce serait le scandale assuré. Pour sauver le gouvernement, on lui demanderait alors de donner à son tour sa démission, et il n’aurait pas d’autre choix que d’accepter. Avec toutes les conséquences que cela impliquait pour sa carrière politique. Manifestement, l’énergie, voire la brutalité dont il faisait preuve à la tête de l’ASF ne lui seraient d’aucune utilité au Ministère de la Sécurité Publique. Contraint et forcé, Shaka Simba dut s’avouer vaincu.

- Que… suggérez-vous ? demanda-t-il, contrit.
- La seule solution est de demander aux deux agences de coordonner leurs efforts, en créant une équipe ad hoc mixte placée directement sous l’autorité du Ministère. Deux agents spéciaux de l’ASF et deux agents rattachés de la PFS sont déjà à Tokyo. Ils feront l’affaire.
- Bien… Je vous donne carte blanche pour régler cette histoire, concéda finalement Simba en ravalant sa colère. Vous pouvez disposer.

Derrflinger quitta aussitôt le bureau du ministre et se mit immédiatement en relation avec les dirigeants des deux agences rivales.

samedi 20 février 2010

LSDO - chapitre 5, verset 2

Musée National de Tokyo, 5 h 29.

Derek Wolf bailla et s’étira nonchalamment, puis se leva de l’inconfortable sofa sur lequel il avait dormi, en se félicitant de ne pas avoir trop mal au dos. Quittant la « salle de repos », il retourna vers la cellule de crise pour relever Grapper. Lorsqu’il vit son équipier fixer l’écran de ses yeux cernés et mi-clos, il se dit qu’il avait bien fait de ne pas dormir trop longtemps. Pourtant, la voix du renard prit un timbre étonnamment vif quand il annonça à Wolf les résultats de ses investigations nocturnes.

- Derek, tu ne vas pas en croire tes oreilles.
- Quoi donc ?
- Hier soir, Ronnie Thorynque a fait une réservation à son nom, pour une place à bord d’un vol long-courrier de la Japan Air Lines à destination de Toronto, au Canada. Tu le crois ça ?
- Peut-être que la facilité avec laquelle il a berné les alarmes du musée l’a mis en confiance, et qu’il s’imagine pouvoir quitter le Japon tout aussi facilement.
- Peut-être aussi qu’il nous mène en bateau…
- En tous cas, ça ne coûte rien de suivre cette piste. Agent Toyoda, demanda Wolf en se retournant vers son collègue nippon, le labo a-t-il découvert comment Thorynque a fait pour éviter les alarmes ?
- Pas vraiment, répondit Toyoda l’air épuisé. Ils savent juste que les caméras ont été brouillées par un puissant champ électromagnétique. Ils ont pu en déterminer la fréquence, ce qui leur a permis de nettoyer l’image, mais pas l’origine exacte.

Grapper s’apprêtait à rejoindre à son tour la prétendue salle de repos quand il se ravisa.

- Au fait, dit-il à Wolf, on a aussi trouvé quand et comment Thorynque est arrivé à Tokyo. Samedi soir, à 19 h 56, aéroport de Haneda. Et devine d’où provenait son vol…
- Laisse-moi essayer, répondit le loup en se prêtant au jeu. Surabaya ?
- Gagné ! J’ai vérifié les horaires, ça colle. Thorynque a eu tout le temps nécessaire pour se rendre à Surabaya, tuer Zeller et voler le manuscrit, puis venir à Tokyo voler les joyaux. Son avion décolle de ce même aéroport de Haneda, ce soir, à 18 h 02. Cette fois, on le tient !
- Tu m’étonnes ! Va te reposer, Dan. Pendant ce temps, je vais organiser une petite fête à l’intention de M. le député Ronnie Thorynque…

Grapper quitta la salle en poussant un formidable bâillement. Toyoda, qui n’avait pas fermé l’œil depuis près de vingt-quatre heures, ne tarda pas à lui emboîter le pas sur l’injonction de Wolf. Ce dernier se mit à communiquer fiévreusement, toujours par l’intermédiaire du réseau protégé, avec le service des douanes et les différents aéroports du pays. Sans négliger la possibilité d’un leurre, il mit sur pied un piège qui se refermerait implacablement sur le voleur. La police de Tokyo fournirait le gros de l’effectif, que compléterait le personnel local de la PFS, le tout chapeauté par Toyoda, Grapper et lui-même. Vers huit heures, il s’estima assez satisfait de son plan pour s’autoriser une pause café.

Pendant qu’il contemplait le fond de son gobelet en plastique, perdu dans ses pensées et ses plans d’action, l’agent Wolf entendit la porte du petit local qui servait de PC à la « cellule de crise » s’ouvrir, puis aperçut du coin de l’œil deux silhouettes s’approcher dans la pénombre. Il leva la tête, dévisagea quelques instants les nouveaux arrivants et jeta aussitôt son gobelet à demi plein dans la corbeille à papier. La violence inattendue de son geste fit sursauter Matsushita et ses deux employés, qui continuaient à assister Wolf de leur mieux en dépit d’une fatigue de plus en plus prononcée.

- M. Matsushita, allez donc vous reposer je vous prie, ordonna l’agent de la PFS sans cesser de fixer les deux personnes qui se tenaient face à lui.
- Mais je vous assure que…
- S’il vous plaît, M. Matsushita…

En dépit de la politesse du propos, le ton ne laissait guère d’alternative au macaque. Il se retira aussitôt, entraînant avec lui ses deux employés. Wolf prit une profonde inspiration et s’avança vers les deux agents de l’ASF, ceux-là même qui avaient récupéré le dossier Thorynque à Melbourne.

- Agent Derek Wolf ? demanda le guépard sans se départir de ses lunettes noires, et ce bien qu’il fasse à peine jour.
- Vous savez très bien qui je suis, répondit le loup sur un ton franchement peu amène. Qu’est-ce que vous faites ici ?
- Comme vous le savez, reprit son interlocuteur imperturbable, nous sommes en charge de l’affaire concernant la disparition du député Ronnie Thorynque. Et notre enquête nous a conduit jusqu’ici.
- C’est-à-dire jusqu’à l’endroit où elle s’arrête, contre-attaqua énergiquement Wolf.

Le masque impassible du guépard commença à se fissurer. Sous les lunettes opaques, ses traits se durcirent. Au vu de la facilité avec laquelle il avait mis les deux agents de la PFS sur la touche à Melbourne, il croyait pouvoir en imposer suffisamment à Wolf pour prendre tranquillement la direction des opérations. C’était raté, mais il tâcha de n’en rien laisser paraître.

- Pas la peine de monter sur vos grands chevaux, Wolf. Nous sommes chargés de retrouver le député Thorynque, et nous savons que vous l’avez localisé. C’est notre problème, que je sache.
- Ecoutez, agent… quel est votre nom déjà ?
- Gerard.
- Agent Gerard, mon équipier et moi sommes chargés d’une enquête de la plus haute importance dont je ne suis même pas autorisé à vous parler. Et Thorynque est le suspect numéro 1 de cette affaire. J’ajoute qu’il est également soupçonné d’avoir commis un meurtre à Surabaya, affaire également placée sous notre juridiction.

A ce moment, dérangé par le bruit, Grapper revint dans la salle en traînant les pieds. Son arrivée permit à Gerard de masquer le fait qu’il n’avait pas grand chose à opposer aux arguments de Wolf.

- Qu’est-ce que c’est que ce raffut, Derek ? demanda Grapper sur un ton agacé. Et qui c’est, ça ? Mais… bon sang, encore eux !
- Agent Wolf, reprit Gerard de plus belle, je vous répète que notre enquête est prioritaire. Vous pourriez en appeler à vos supérieurs, mais vous savez bien qu’en définitive le Ministère nous donnera raison. Pourquoi perdre votre temps ? Donnez nous simplement l’endroit où nous pourrons trouver Thorynque. Une fois que nous l’aurons retrouvé, vous pourrez mener votre enquête à votre guise.

L’agent spécial Gerard avait raison. Wolf savait pertinemment que le nouveau Ministre de la Sécurité Publique, dont dépendaient à la fois la PFS et l’ASF, était un lion. Et que ce lion, qui de surcroît avait autrefois dirigé l’ASF pendant six ans, donnerait finalement raison à ses anciens protégés. Pourtant, sûr de son bon droit, le loup persista.

- Merci du conseil, agent Gerard, reprit-il sur un ton ferme. Mais il se trouve que nous avons ici tout le matériel nécessaire pour contacter nos supérieurs en deux temps, trois mouvements. Ne croyez pas que je vais lâcher une affaire d’État aussi facilement.

Grapper observait la scène d’un air ahuri. Depuis qu’il faisait équipe avec Wolf, il ne l’avait jamais vu faire preuve d’une telle aisance, ni d’une telle autorité. Sans en faire montre, les deux agents spéciaux de l’ASF étaient presque aussi impressionnés. Pour autant, la répartie de Wolf n’avait guère entamé l’une des principales caractéristiques des membres de l’Agence de Sûreté Fédérale, leur incroyable confiance en eux. Impassibles, Gerard et son équipière – la panthère noire toujours impeccablement moulée par une courte jupe de cuir et un tailleur bien ajusté – regardaient à distance Wolf établir une communication avec le siège de la PFS, à Lyon.

dimanche 31 janvier 2010

LSDO - chapitre 5, verset 1

Chapitre 5



Musée National de Tokyo, lundi 11 avril. 0 h 07.

- Vous connaissez cette personne ? demanda l’agent Toyoda incrédule.
- C’est Ronnie Thorynque, député océanien au Parlement Fédéral. Il a disparu sans laisser de traces il y a une dizaine de jours. Nous avions été chargés de l’enquête, puis l’ASF s’est approprié le dossier.

Dans la petite salle sombre, personne n’en croyait ses yeux. Un individu, visiblement seul, avait déjoué les systèmes de sécurité les plus perfectionnés pour voler des objets d’une valeur inestimable à des milliers de kilomètres de chez lui. Et cet individu était un député ! Pour Wolf, tout était à la fois plus clair et plus sombre.

- Dan, il y a vraiment quelque chose qui cloche dans cette histoire.
- Ah ça tu l’as dit ! Un député qui pète les plombs et vole un trésor national, c’est pas banal !
- Mais pourquoi lui ? Il n’a pas de mobile apparent. Ça n’a pas de sens !
- Un coup médiatique ? suggéra Grapper.
- Présentement, c’est le meilleur moyen de décrédibiliser son mouvement. Ça ne tient pas debout.
- Il a peut-être simplement craqué. Tu as entendu comme moi ce qu’ont dit les gens du night-club. Il n’avait vraiment pas l’air dans son assiette, le soir de sa disparition.
- Peut-être, mais on n’a rien trouvé chez lui qui laisse à penser qu’il allait commettre un tel acte. Sa conduite est inexplicable.
- Je crois qu’on est un peu fatigués, coupa finalement Grapper. Tu devrais aller te reposer quelques heures. Pendant ce temps, je vais faire le nécessaire pour qu’on puisse coincer Thorynque.
- Ouais, tu as raison. Il faut contacter les aéroports, savoir comment il a pu pénétrer au Japon et comment il compte en sortir.
- Eh, tu me prends pour un amateur ou quoi ? lui répondit Grapper en souriant. J’ai vingt ans de métier, p’tit jeune !

Wolf sourit de bon cœur. Il s’apprêtait à rejoindre la salle que le conservateur, dans le plus grand secret, avait fait improviser en dortoir, quand Grapper le retint par le bras.

- Une dernière chose, Derek. Tu crois que c’est Thorynque qui a descendu Zeller et volé le manuscrit ?
- C’est pas impossible. S’il a pété les plombs comme tu dis, il a très bien pu se mettre en tête de collectionner des reliques. Voire de verser dans les trafics en tout genre.

En suivant le conservateur Matsushita qui lui montrait le chemin jusqu’à la salle de repos improvisée, Wolf repensa au singulier poème qu’on lui avait laissé à Surabaya et à l’étrange impression qu’il avait ressenti en le relisant. Et si quelqu’un avait suivi l’affaire Thorynque depuis le début ? Et s’il avait essayé de le tuyauter en lui laissant le poème ?

Les deux agents de l’ASF qui les avaient dessaisis du dossier à Melbourne ?

Impossible. Jamais un agent de l’ASF n’aiderait un gars de la PFS. Et surtout pas sur une affaire aussi importante. Pour qu’une telle coopération soit possible elle eut nécessité une instruction expresse émanant directement du Ministère de la Sécurité Publique.

Mais alors, qui ?

Wolf était trop fatigué pour y penser plus longtemps.

jeudi 21 janvier 2010

LSDO - chapitre 4, verset 2

Pendant que Matsushita et Grapper téléchargeaient les Vidéos au service scientifique de la police de Tokyo, en utilisant un protocole spécial sécurisé, Wolf discuta un peu avec son collègue nippon à propos des suspects éventuels. Il ressortit de cette conversation que seule une organisation dotée de puissants moyens avait pu mettre sur pied un vol de cette envergure. Derek, qui avait toujours dans l’idée que Komodo était derrière le coup, suggéra cette possibilité à Toyoda, qui ne put que l’infirmer. La mafia japonaise gardait jalousement son territoire et toutes les tentatives du trafiquant océanien pour s’implanter dans l’archipel avaient échoué. Les mafieux nippons eux-mêmes ne pouvaient guère être suspectés. Beaucoup d’entre eux étaient des varans ou des serpents farouchement nationalistes, certains appartenaient à des groupuscules d’extrême droite monarchistes. Le respect qu’ils vouaient aux ornements impériaux était tel qu’il eut été impensable pour eux d’organiser un tel vol. Restait l’hypothèse d’une organisation criminelle étrangère (chinoise ? coréenne ? autre ?) que rien ne permettait ni d’étayer ni d’infirmer. Une fois les données transférées à la police scientifique, le conservateur et les agents fédéraux convinrent d’éplucher les dossiers du personnel en quête de suspects potentiels – après tout, le caractère grossier du vol, vitrine bêtement cassée, ne dénotait-il pas un certain amateurisme ? Il n’y avait peut-être pas besoin d’y voir l’œuvre d’une puissante triade mafieuse, mais simplement l’acte isolé d’un déséquilibré. Rien, en apparence, ne reliait ce vol à celui commis à Surabaya au détriment de feu le Pr. Zeller. Avant de consulter les fichiers informatisés du personnel, Wolf et Grapper demandèrent au conservateur quelques précisions.

- M. Matsushita, fit Grapper, quels sont au juste ces Trois Joyaux ?
- Jusqu’à la création de la Fédération et l’abolition de l’Empire du Japon, ils étaient les symboles de l’empereur et de la légitimité de son pouvoir. A l’origine, on leur prêtait des pouvoirs magiques.
- Pouvez-vous les détailler ?
- Bien sûr. Il y a la Parure Sacrée, constituée d’un diadème, un collier et un bracelet d’or, d’argent et de platine. Chacun de ces bijoux porte un diamant, un rubis et une émeraude. Il y a ensuite le Miroir Sacré, en argent poli rehaussé de 111 perles. Enfin, il y a l’ame-no-murakame-no-tsurugi.
- Plaît-il ? fit Grapper, peu familier de l’accent nippon.
- L’ame-no-murakame-no-tsurugi, l’Epée-Qui-Rassemble-Les-Nuages. La lame est forgée dans le meilleur acier qui soit, elle vaut les meilleurs katana de l’époque féodale. Sa forme suggère d’ailleurs qu’elle a été fabriquée par un Japonais.
- Pourquoi cela ? fit Wolf, surpris. Ces joyaux sont d’origine étrangère ?
- Tout à fait. En 655, Yoshiatsu Jimmu fut envoyé par le seigneur de la guerre Hojo comme ambassadeur auprès du roi de Macassar, en Océanie. Sur place, le grand prêtre lui prédit un avenir exceptionnel et le recommanda auprès du roi. Ce dernier, afin de gagner la faveur des dieux, lui fit don des Trois Joyaux, trois présents magiques censés favoriser son destin. En 657, Jimmu revint au Japon avec ses cadeaux. Confiant dans ses chances de réussite, il se révolta, renversant et tuant le seigneur Hojo. Puis, usant tour à tour de la force, de la ruse et de la diplomatie, il soumit tous les autres seigneurs de la guerre et unifia le Japon. En 660, il se proclama empereur.
- Ces Trois Joyaux, reprit Grapper, sont-ils… encombrants ?
- Non. Un individu seul a très bien pu les emporter, si c’est à cela que vous faites allusion.
- Le plus objectivement possible, demanda Wolf, quelle valeur attribuez-vous aux objets dérobés ?
- Les Trois Joyaux valent déjà une fortune si on ne considère que leur seule valeur marchande. Si l’on y ajoute leurs valeurs culturelle, symbolique et politique, ils forment un trésor inestimable. Mais je ne crois pas qu’on les ait volés pour l’argent.
- Comment cela ?
- Leur notoriété est telle qu’il serait impossible de les vendre, au Japon en tout cas.
- Donc, fit Grapper à l’adresse de Wolf, il faudra les transporter à l’étranger…
- Et donc les faire sortir du pays ! poursuivit son équipier. Agent Toyoda, quelles mesures ont été prises en matière de transport ?
- Les gardes-côtes, les douanes et les aéroports sont en état d’alerte maximum. Officiellement, il s’agit d’un exercice de longue durée destiné à tester l’efficacité de ces différents services en cas de crise grave. Ainsi, tout a été mis en œuvre pour que les Joyaux ne quittent pas le Japon.

Wolf et Grapper se félicitèrent en silence de ce déploiement de forces. En arrivant dans la petite salle du musée un peu plus tôt, ils avaient craint de ne disposer que de moyens dérisoires. Mais l’affaire était des plus délicates et justifiait tous les sacrifices. Après cette longue conversation, les agents passèrent plusieurs heures à parcourir les fichiers du personnel (le Musée National de Tokyo était aussi un des plus vastes de la planète), sans résultat. Bien sûr, quelques employés avaient un passé psychiatrique, mais c’était insuffisant pour faire d’eux des suspects sérieux. A ce moment, l’obscurité régnait dans les cerveaux de Wolf et Grapper. C’est juste avant minuit que la lumière fut.

Alors que Grapper continuait à examiner l’écran de son ordinateur d’un œil vide, Wolf se mit à bailler et consulta sa montre. Elle indiquait 23 h 59. Toyoda, qui malgré son zèle était en train de s’assoupir, fut alors réveillé par un « bip » informatique qui le fit sursauter. Regardant devant lui, il put constater que son écran d’ordinateur indiquait qu’une transmission en provenance de la police municipale de Tokyo était en cours.

- Messieurs, venez voir, annonça-t-il à ses collaborateurs fatigués. Le labo a décrypté certaines images de la vidéosurveillance et nous les fait parvenir.

Aussitôt, les esprits embrumés de Wolf et Grapper se réveillèrent complètement. Enfin quelque chose à se mettre sous les crocs ! Ils s’approchèrent du moniteur, impatients. Matsushita, qui tenait à savoir qui avait osé cambrioler le musée le mieux protégé du monde (son musée !), était tout aussi excité. La bande décryptée passa d’abord à vitesse normale, et on ne vit qu’une silhouette fugitive. Toyoda la fit repasser au ralenti. Le logiciel et les techniciens du labo avaient accompli un travail incroyable, et l’image naguère presque totalement brouillée par les parasites était désormais d’une netteté impressionnante. La silhouette du voleur repassa : Toyoda stoppa la bande, puis effectua un zoom sur sa tête. Lorsqu’elle s’afficha en plein écran, Wolf et Grapper médusés contemplèrent, malgré une résolution d'image plutôt moyenne, le visage du cambrioleur : le député Ronnie Thorynque.

dimanche 10 janvier 2010

LSDO - chapitre 4, verset 1

Chapitre 4



Surabaya, antenne locale de la PFS, dimanche 10 avril. 9 h 16.

Décidément, cela commençait à faire un peu beaucoup. Voilà près d’une semaine qu’ils rebondissaient d’affaire en affaire sans jamais pouvoir en mener une seule à terme. A peine commençaient-ils à enquêter ici qu’il leur fallait déjà aller là-bas. Ce manège mettait désormais les nerfs des deux agents à rude épreuve. Ils restèrent quelques minutes dans la salle du téléphone, sans rien dire. Puis, leur sens du devoir reprit le dessus et, toujours sans un mot, ils rentrèrent à l’hôtel boucler leurs valises, laissant en plan l’affaire Zeller. Moins de deux heures après, ils étaient à l’aéroport de Surabaya où un jet Falcon 200 n’attendait qu’eux. Slaughterbean l’avait fait mettre à leur entière disposition pour les emmener rapidement à Tokyo. Un indice supplémentaire de la gravité de la situation : d’ordinaire les jets sont réservés aux déplacements des grands pontes de la PFS – les agents en mission se contentent la plupart du temps des vols commerciaux. Le petit biréacteur emmena Wolf et Grapper au Japon en quelques heures.


***

Musée National de Tokyo, 20 h 15.

Wolf et Grapper s’attendaient à trouver les bureaux administratifs du musée au moins en effervescence, voire surnageant dans une complète pagaille. Surprise, il n’en était rien. L’heure tardive y était évidemment pour beaucoup, mais les autorités tant japonaises que fédérales tenaient expressément à ce que l’affaire ne dégénère pas en scandale. Officiellement – l’annonce avait été faite le matin même – les trois artefacts dérobés étaient en restauration pour une durée encore indéterminée. Afin d’éviter la propagation de rumeurs intempestives, la cellule de crise installée au cœur même du musée ne comprenait que le conservateur, deux techniciens et un agent délégué par l’antenne locale de la PFS. Les allées et venues étaient limitées au strict nécessaire et les différents services concernés (PFS, Musée et Police Municipale de Tokyo) communiquaient entre eux exclusivement par le biais d’internet. Wolf et Grapper eux-mêmes avaient été amenés au musée par une minuscule porte de service, après que leur escorte eut vérifié qu’il y avait un minimum de témoins possibles. La cellule de crise pouvait disposer de moyens illimités sur simple demande. Son organisation cloisonnée n’était pas la plus efficace – dans chaque service concerné, seul le responsable assurait la liaison avec les autres – mais la discrétion primait sur toute autre considération. Peu après leur arrivée au musée, Wolf et Grapper furent présentés aux membres de la cellule de crise : Hideki Toyoda, petit loup gris et chétif, responsable de l’antenne locale de la PFS, et Hiro Matsushita, macaque beige à l’allure insignifiante, mais qui était malgré tout le conservateur du musée le plus moderne de la planète. Toyoda accueillit les deux agents avec la plus grande déférence. Dépendant directement du siège fédéral à Lyon, ils étaient à ce titre des agents « rattachés » (on ne disait plus « spéciaux » depuis que l’arrogante Agence de Sûreté Fédérale avait donné ce titre à ses propres éléments) et constituaient l’élite de la police fédérale, élite envoyée aux quatre coins du globe pour résoudre les affaires les plus délicates. S’il n’était bien sûr pas dénué de qualités, le personnel des antennes locales avait surtout pour tâche d’administrer leur service et d’épauler les « agents rattachés » dans leurs déplacements. Wolf et Grapper étaient bien loin de ces considérations, encore tout surpris qu’ils étaient devant la légèreté du dispositif mis en place. Au moins pourraient-ils débuter leur enquête dans le calme, ce qu’ils firent sans attendre en interrogeant Matsushita.

- Monsieur Matsushita, pouvez-vous nous éclairer sur les circonstances du vol ? demanda Wolf.

Le petit macaque, aux dents saillantes et aux petits yeux bridés cachés derrière des lunettes rondes cerclées de fines montures d’acier, répondit avec un accent pédant.

- Cela s’est déroulé ce matin même, à 5 heures précises. Quelqu’un a simplement dérobé les Trois Joyaux de la Couronne Impériale dans la salle où ils étaient exposés.
- Qu’est-ce que vous entendez par « simplement » ? interrogea Grapper d’un air intrigué.
- Je dis « simplement » parce que le ou les voleurs n’ont été repérés que lorsqu’ils se sont emparés des Joyaux. Les alarmes qui auraient normalement dû signaler tout mouvement suspect n’ont rien détecté. Seule celle qui surveillait l’environnement immédiat des Joyaux s’est mise en route, quand le cambrioleur a cassé la vitrine et les a volés.
- Et que s’est-il passé ensuite ?
- Les gardiens de nuit ont tous convergé vers la salle, selon un plan préétabli qui coupe au voleur toute possibilité de retraite. Les salles et les couloirs sont conçus de manière à faciliter ce déploiement. Mais inexplicablement, les vigiles n’ont trouvé aucune trace, hormis la vitrine cassée.
- Le voleur a peut-être pu passer par les sous-sols, ou sur le toit, suggéra Wolf.
- Impossible ! rétorqua Matsushita sûr de lui. Il n’y a pas d’accès au sous-sol dans cette partie du musée, et les combles comme les toits sont truffés de capteurs.
- Pas de trace d’effraction ?
- Pas la moindre… Sincèrement messieurs, la façon dont ce vol a été commis est tout bonnement incompréhensible ! On peut invoquer une panne isolée d’une alarme, mais le système de sécurité du musée est conçu de manière à éviter toute défaillance généralisée. En toute logique, les cambrioleurs n’auraient pas pu nous échapper.
- J’ai vu beaucoup de caméras en venant ici, dit Wolf. Ont-elles filmé quelque chose ?
- C’est ce qui nous a le plus interloqués, répondit le macaque (dans leur coin, rivés à leur écran d’ordinateur, les deux techniciens du musée opinèrent du chef). Le système de surveillance vidéo n’est pas tombé en panne, il a continué à fonctionner normalement. Mais toutes les images sont comme brouillées, de façon inégale d’ailleurs. Sur les films de certaines caméras, on peut presque apercevoir une silhouette, sur d’autres on ne distingue que de la neige.
- Est-ce que ces enregistrements ont été analysés ? demanda Wolf à l’adresse de Toyoda.
- Pas encore, répondit le petit loup gris. Nous avons eu fort à faire jusqu’ici, et l’antenne de Tokyo ne dispose pas du matériel adéquat. En revanche, la section scientifique de la police municipale vient d’acquérir un logiciel dernier cri permettant d’affiner des images de très mauvaise qualité. Cela ne permet pas d'accroître la résolution, mais ça élimine beaucoup de parasites, d'après ce qu'ils en disent. Si vous le souhaitez, nous pouvons leur expédier les enregistrements sur-le-champ.

lundi 4 janvier 2010

LSDO - chapitre 3, verset 4

Antenne locale de la PFS, Surabaya, dimanche 10 avril 2003. 9 h 00.

Sous le climat tropical de Surabaya, la matinée s’annonçait chaude et moite, comme toujours. Évidemment, on était un dimanche et les bureaux étaient fermés. Mais les permanences tenues dans les antennes locales de la PFS étaient de vraies permanences. Constamment, plusieurs officiers d’astreinte se relayaient par équipe, gérant les enquêtes les plus importantes, recevant les messages, servant de lien entre le QG fédéral à Lyon et les agents envoyés d’un bout à l’autre du monde préserver la sécurité de la Fédération Mondiale des Continents et de ses administrés. 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, tout agent fédéral pouvait y pénétrer grâce à son badge magnétique, réputé infalsifiable. Ce matin-là, Grapper et Wolf passaient emprunter une voiture pour se rendre au zoo fédéral de Madiun, où Hartono Komodo purgeait ses trente ans d’incarcération. Alors qu’ils cherchaient le responsable du garage, un autre agent, un lycaon aux grandes oreilles dépareillées, vint les trouver.

- Agents Wolf et Grapper ? Nous avons reçu, cette nuit, un message du directeur adjoint Slaughterbean, à Lyon. Il souhaite que vous le rappeliez le plus tôt possible.
- Où se trouve votre téléphone satellite ? demanda Wolf.
- Veuillez me suivre, messieurs.
Le lycaon emmena Wolf et Grapper dans la salle du téléphone, dont il était lui-même l’opérateur. Il établit la communication selon le protocole en vigueur, puis laissa le combiné à Wolf. Slaughterbean prit aussitôt la parole d’une voix fatiguée.

- Agent Wolf ? Je commençais à désespérer…
- Navré Monsieur, l’antenne ne nous a pas fait chercher à notre hôtel.
- Aucune importance. Comment avance votre enquête ?
- Les informations que vous nous aviez données à Melbourne étaient exactes. L’archéologue assassiné travaillait sur un manuscrit ancien qui faisait partie de la collection personnelle de Komodo. Nous allions lui rendre visite au zoo sur-le-champ.
- Wolf, il se pourrait que je me sois trompé au sujet de Komodo…
- Comment, Monsieur ?

Wolf ne put cacher sa surprise. Le ton de sa question exprimait la plus parfaite incrédulité.

- Il y a eu un autre vol d’antiquités, aujourd’hui même. Et il est peu probable que Komodo y soit pour quelque chose.
- Pourquoi cela ?
- Parce qu’il s’est déroulé à Tokyo. Komodo n’y a pratiquement aucun contact et étant derrière les barreaux, il peut difficilement avoir monté une telle opération.
- De quelle opération s’agit-il ?
- Ce dimanche, vers 5 heures heure locale, quelqu’un s’est introduit dans le musée national de Tokyo, sans déclencher l’alarme. Il y a dérobé les trois trésors sacrés qui constituaient les joyaux de la couronne impériale du Japon.

Le musée de Tokyo était réputé dans le monde entier pour les systèmes de sécurité que les Japonais, maîtres de l’électronique, y avaient installés. C’était vraiment le dernier endroit où tenter un casse. Le vol paraissait si incroyable que Wolf en resta bouche bée pendant que Slaughterbean continuait.

- Prétextant un incident technique, la direction du musée a fait fermer la salle. Pour éviter que l’affaire ne s’ébruite, elle annoncera dès demain que les joyaux ont été retirés de l’exposition afin d’être restaurés. Wolf, vous êtes toujours là ?

Le directeur adjoint avait retrouvé son énergie habituelle. Wolf sursauta en répondant par l’affirmative.

- Vous partez immédiatement pour Tokyo. C’est une affaire de la plus haute importance. Le musée tient naturellement à préserver sa réputation, mais ce n’est pas ce qui nous importe le plus. Les joyaux dérobés sont un symbole national au Japon. Si on apprend qu’ils ont été volés, cela causera un véritable scandale dont la Fédération pourrait pâtir. C’est pour cela que la PFS doit régler cette affaire. Vous comprenez ?
- Oui Monsieur, répondit Wolf qui avait retrouvé sérieux et concentration.
- Vous devez retrouver les joyaux et arrêter le ou les coupables le plus vite possible. Je n’ai pas d’autres détails à vous donner. Dès que je le pourrais, j’enverrai d’autres agents pour vous épauler, mais vous devrez commencer seuls. J’ai prévenu notre antenne de Tokyo, elle mettra toutes ses ressources à votre disposition. Des questions ?
- Est-il possible qu’il y ait un lien entre ce vol et celui commis à Surabaya ? demanda Grapper par le haut-parleur.
- Ça l’est, mais ce n’est pas notre priorité pour l’instant. Il faut retrouver les joyaux. Il faut des résultats. Et vite ! Est-ce bien clair ?
- Oui, Monsieur, firent les deux agents.
- Alors bonne chance. Je compte sur vous. La PFS et la Fédération comptent sur vous.

Slaughterbean raccrocha. Le combiné toujours en main, Wolf s’assit sur une chaise, resta quelques instants les yeux dans le vague, puis regarda Grapper et, comme à Melbourne, poussa un profond soupir.

mercredi 16 décembre 2009

LSDO - chapitre 3, verset 3

Hôtel Mataram, Surabaya. 22 h 47.

Wolf et Grapper rentraient à leur hôtel, sans prêter attention le moins du monde à l’aspect extérieur de ce dernier. Quand on visite deux ou trois hôtels différents en quelques jours, on finit par ne plus se soucier de leur allure. Tous se ressemblent, en décoration comme en confort. Et de toute manière, les agents de la PFS ont généralement d’autres soucis.

Après leur passage au département d’archéologie, le loup et le renard de la police fédérale avaient passé le reste de la journée à sillonner le campus, menant leur enquête et glanant ça et là quelques renseignements. Ils avaient fouillé l’extérieur du bâtiment où Zeller avait été tué, en quête d’indices. Ils avaient interrogé pas mal de monde et rencontré les responsables de l’université, pour vérifier si un éventuel témoin avait échappé aux investigations de la police locale. Ils avaient auditionné plusieurs collègues de la victime. Après des heures de travail et une courte pause à midi, les deux enquêteurs n’avaient pas appris grand chose de plus sur l’affaire. Le soir, ils peinèrent à trouver une table libre, la plupart des gargottes de la cité universitaire étant bondées d’étudiants s’apprêtant à célébrer l’apothéose de leur « Grand Coucoucide » avec force libations. Fuyant au plus vite le raffut des « chasseurs » et des « coucous », Wolf et son équipier regagnèrent l’hôtel Mataram, à un quart d’heure de marche du campus, où l’antenne de la PFS à Surabaya leur avait réservé deux chambres avant même leur arrivée. Sur le chemin du retour, ni l’un ni l’autre ne remarquèrent la créature aux grands yeux jaunes qui, du haut des arbres, les épiait.

Retourner à l’hôtel ne signifiait pas pour autant cesser le travail. En pénétrant dans la chambre de Grapper, les deux mâles continuaient à discuter de l’affaire Zeller. Comme à son habitude, le renard voulait connaître la pensée profonde de son partenaire.

- Qu’est-ce que tu penses de cette affaire, Derek ? lui dit-il.
- Tu veux vraiment savoir ? Je pense que c’est Komodo qui est derrière cette histoire.
- Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
- On n’a pas la moindre trace du tueur, poursuivit Wolf avec conviction : ni empreinte, ni trace de poudre, et pas de témoins. C’est du travail de pro. Un travail comme les gars de Komodo pouvaient le faire. Et puis il a un mobile, ce fichu lézard : le manuscrit volé lui appartenait. Tu te souviens de la cargaison de son yacht, quand on l’a arrêté ?
- Sûr que je m’en souviens ! J’avais jamais vu autant de came de ma vie ! Sans compter sa collection d’antiquités…

Le varan Hartono Komodo avait été arrêté à bord de son yacht, le soir du 31 décembre 2001, après une véritable bataille navale entre ses gardes du corps et les vedettes des gardes-côtes, et un abordage en règle par l’équipe de Slaughterbean au grand complet. L’opération pourtant délicate fut rondement menée, la PFS n’ayant aucune perte à déplorer ce soir-là. Outre le varan, ses invités et une tonne d’héroïne pure à 95 %, on avait trouvé à bord du luxueux bateau un grand nombre d’objets d’art et de reliques anciennes. Une aubaine pour le patrimoine historique de la région. La collection, après avoir servi de pièce à conviction lors du procès, fut donnée au musée de la ville de Surabaya.

- … mais tu crois vraiment que c’est un coup de Komodo ? reprit Grapper.
- Evidemment ! Il avait beaucoup de relations. Vraisemblablement, il a encore le bras suffisamment long pour tenter de récupérer « sa » collection.
- Ton idée est intéressante, Derek, mais elle ne me convainc pas entièrement. Tu oublies que Komodo est incarcéré dans un zoo fédéral ! C’est l’un des prisonniers les mieux gardés de la planète, ses contacts avec l’extérieur sont rigoureusement surveillés. Et puis, il n’y avait pas besoin de tuer ce pauvre Zeller pour récupérer le manuscrit, pas besoin de lui envoyer un pro.
- Pour autant, ce ne serait pas la première fois que Komodo fait assassiner quelqu’un pour rien.

L’enquête qui avait mené à l’arrestation de celui qu’on surnommait alors « l’empereur de la drogue » avait duré quatorze mois. Wolf y avait travaillé presque à plein temps, mettant ses nerfs à rude épreuve. Pire : à la suite de l’interception d’un de ses convois d’héroïne par la PFS, Komodo avait fait assassiner quatre agents fédéraux. Bien qu’ils se trouvaient à Surabaya pour une toute autre affaire, les quatre fédéraux avaient été froidement abattus dans leurs chambres d’hôtel. Parmi eux se trouvait le premier équipier de Wolf, un vieux loup qui lui avait appris les ficelles du métier au moment de son arrivée à la PFS, en 1991. Depuis, Wolf poursuivait Komodo d’une haine tenace.

- Bon point pour toi… poursuivit Grapper. Mais je ne vois pas trop pourquoi Komodo voudrait reconstituer sa collec’, maintenant qu’il est presque certain de passer le reste de sa vie derrière les barreaux.
- Ça n’empêche pas de lui rendre une petite visite à Madiun, demain ! Qu’est-ce que tu en penses ?

Wolf était visiblement déterminé à se trouver face à face avec le trafiquant. Peut-être pour savourer sa vengeance, en le voyant menotté, en uniforme de taulard, réduit à l’impuissance. Grapper, dont l’expérience était souvent appréciée par Slaughterbean lui-même, tâcha de dissuader son collègue de prendre cette histoire trop à cœur.

- Tu sais Derek, lui dit-il avec circonspection, il y a beaucoup d’autres collectionneurs qui auraient pu être intéressés par ce manuscrit…
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Ce que j’essaie de dire, c’est que, crois-moi, tu dois éviter d’en faire une affaire personnelle.
- Ne t’en fais pas pour ça, Dan. Je sais exactement ce que je fais.

Dan Grapper n’était pas d’humeur à se disputer avec Wolf. Même si cela ne leur arrivait presque jamais, c’est une situation qu’il détestait. Pour l’éviter, il finit par céder. Ayant obtenu satisfaction, son équipier changea aussitôt de sujet.

- Comme tu voudras. Demain matin, nous irons poser quelques questions à Komodo, au zoo fédéral de Madiun.
- OK. Assez parlé boulot, tu veux bien ? Comment va ta famille ?
- Bien. Annie était un peu fatiguée ces derniers temps. Tu sais, c’est pas évident de s’occuper toute seule de trois gamins. Heureusement, leurs grands-parents les gardent de temps en temps…
- Ils doivent te manquer.
- Tu sais, ça fait vingt et un ans que je fais ce métier. J’ai l’habitude. D’une certaine manière, mener des enquêtes aux quatre coins du globe m’empêche de sombrer dans la routine…

Derek Wolf, qui avait neuf ans de moins que son partenaire, aimait discuter avec Grapper même si c’était rarement pour autre chose que le travail. Depuis plus de cinq ans qu’ils faisaient équipe, Grapper lui avait beaucoup appris. Les deux agents discutèrent ainsi pendant un moment. Puis, Madiun étant à plus de deux heures de route de Surabaya, ils allèrent se coucher.

C’est en entrant dans sa chambre que Wolf s’aperçut que quelqu’un avait glissé sous la porte un morceau de papier plié en quatre. Après avoir fermé à double tour, il l’ouvrit et le lut aussitôt. C’était une sorte de poème ou de chanson, une simple strophe de quatre vers :

Coin coin fait le canard, tout va bien !
Coin coin fait le canard, c’est bénin !
Mais si seulement coin fait le canard,
Alors toute proche est la fin !

C’était tout simplement dépourvu de sens, à tel point qu’après quelques minutes de réflexion – et de perplexité, l’agent Wolf finit par se persuader qu’il s’agissait de l’œuvre d’un plaisantin quelconque, qui avait choisi sa chambre au hasard. Peut-être un étudiant enhardi par les festivités du « Grand Coucoucide ». Pourtant, en relisant le papier, Wolf, sans qu’il sache vraiment pourquoi, ne put s’empêcher de penser au député Ronnie Thorynque, tel qu’il l’avait vu sur les photos qu’on avait mises à sa disposition à Melbourne. Thorynque avec son faciès de canard, ses pattes palmées et griffues, sa fourrure brune, lisse et brillante. « C’est absurde » se dit-il. Le député était bien loin et de toute façon, il n’était plus sur cette affaire-là. L’agent fédéral rangea le papier dans sa poche et se mit au lit après avoir pris une douche. Assailli par d’autres pensées, il cessa de songer à l’énigmatique message. Il s’endormit rapidement. Son sommeil fut agité.

jeudi 3 décembre 2009

LSDO - chapitre 3, verset 2

Campus de Surabaya, samedi 9 avril. 10 h 04.

Il n’y avait que très peu de cours le samedi à l’université de Surabaya, mais le campus était gagné par une agitation pour le moins saugrenue. Quelques étudiants, plus ou moins bien grimés en oiseaux, couraient en tous sens en criant « coucou ! coucou ! ». Ils tentaient d’échapper à leurs poursuivants, de petits groupes d’étudiants déguisés en chasseurs, avec lances, arcs et fusils factices. Interloqué, Wolf interrogea son guide, un tigre, policier en tenue, sur cette étrange pratique.

- Ça ? C’est la fête du Grand Coucoucide. Une vieille tradition étudiante. Chaque année, le 9 avril, les pensionnaires du campus organisent une chasse aux « coucous » à grande échelle. C’est un événement structuré, très important. Les « coucous » sont désignés à l’avance, parmi les nouveaux arrivants. En gros, c’est une sorte de bizutage.
- Mais quelle est l’origine de cette… chasse ?
- Il y a un dicton, chez nous, qui dit « le 9 avril, il faut que le coucou soit mort ou vif ». C’est un truc de vieux qui remonte à la nuit des temps. Plus personne n’en connaît la signification exacte. Mais ça amuse beaucoup les étudiants, surtout ceux qui ne sont pas du coin.

Derek Wolf était sur le point de se dire que les distractions des étudiants de Surabaya étaient d’un niveau culturel vraiment affligeant, lorsqu’il se souvint que certaines des occupations auxquelles lui et ses camarades de promotion se livraient lorsqu’ils étaient encore à l’académie étaient tout aussi navrantes. Wolf, Grapper et leur guide indonésien venaient de franchir une grande porte au-dessus de laquelle était gravée l’inscription « Département d’archéologie ». Après avoir accédé au premier étage, les trois mâles atteignirent la salle 101. Dans l’encadrement de la porte, un ruban jaune signalait que le crime avait eu lieu dans cette salle. Après que les trois mâles eussent franchi cette dérisoire barrière, l’officier de la police locale briefa les deux agents fédéraux sur le meurtre.

- Le meurtre a eu lieu ici, mercredi soir. Vers 22 heures, à en croire le légiste.
- Pas le moindre témoin ? demanda Grapper d’un air surpris.
- Aucun. Comme vous avez pu le voir, ce bâtiment est à l’opposé des logements des étudiants, et le département d’archéologie n’est pas très fréquenté, surtout la nuit. Il n’y a guère que la victime qui s’y aventurait.
- Parlez-nous de la victime, demanda Wolf.
- Rupert Zeller, répondit le flic en sortant un dossier de son sac. Archéologue. Il travaillait ici depuis plus de vingt ans.

L’officier montra à Wolf et Grapper quelques photos du chercheur, un orang-outan massif, velu, l’air peu commode. Sur le sol, près d’une grande table située au centre de la salle, une silhouette trapue dessinée à la peinture blanche rappelait sa fin tragique.

- Et qu’est-ce qu’il faisait ici à une heure si tardive ? interrogea à nouveau Grapper.
- D’après ses collègues, Zeller aimait beaucoup travailler tard dans ce bâtiment. Il se trouvait au calme.
- Des ennemis ? Un chercheur jaloux de sa réussite ?
- A en croire les autres archéologues, Zeller était parfois difficile à vivre. Mais c’était un chercheur brillant, et tout le monde ici le respectait.
- On nous a dit que cette affaire avait un rapport avec Hartono Komodo. Zeller l’avait-il déjà fréquenté auparavant ?
- Pas que l’on sache. Mais vous devriez poser la question à Rajiv Jones et Beth Gibbons. C’étaient ses deux assistants. Ils travaillent au rez-de-chaussée.
- Revenons-en au meurtre, si vous voulez bien, dit Wolf.
- Zeller a été tué de deux balles dans la poitrine. Vraisemblablement, il a entendu son agresseur approcher et s’est retourné avant d’être abattu. Y a-t-il autre chose que vous voudriez savoir ?
- Non. Nous vous remercions.
- Ah, j’allais oublier ! fit le policier en tenue. L’assassin a dérobé le document sur lequel Zeller travaillait.
- Quel était ce document ? fit Grapper.
- Les deux assistants de Zeller pourront vous l’expliquer en détail. Si vous voulez bien m’excuser, j’ai des tonnes de travail à faire…
- Bien sûr. Encore merci.
- Je vous en prie…

Le tigre prit congé après avoir laissé le dossier Zeller entre les pattes des deux agents fédéraux. Ces derniers furent agréablement surpris par sa courtoisie. Généralement, en tant que canidés, ils étaient très mal accueillis par les policiers locaux, en uniforme ou pas, si ceux-ci étaient des félins. Wolf finit par se dire que l’hostilité ancestrale entre les uns et les autres n’étaient peut-être pas forcément génétique.

Après avoir redescendu l’escalier, Wolf et Grapper s’approchèrent de la salle 02, où étaient sensés travailler les deux assistants de feu le professeur Zeller. Ils frappèrent à la porte ; n’obtenant pas de réponse, ils finirent par entrer. A l’intérieur, très similaire à celui de la salle précédente, deux jeunes singes leur tournaient le dos. L’un d’eux – un mâle – était courbé sur un grand dessin – la copie d’une fresque, apparemment – tandis que l’autre, une femelle élancée, tapait à vive allure sur un clavier d’ordinateur. Complètement absorbés par leur travail, ils sursautèrent lorsque Wolf les interpella en déclinant son identité, celle de son partenaire et les raisons de leur visite. Les deux archéologues se retournèrent aussitôt et se levèrent. Le mâle, un nasique au nez évidemment gigantesque, s’avança vers les deux agents. Sa collègue était une femelle gibbon – ses membres interminables ne laissaient guère de doutes à ce sujet. Tous deux avaient une fourrure claire et courte, et portaient lunettes, pantalons de toile et chemise légère. Au premier coup d’œil, Wolf ne put s’empêcher de les trouver ridicules. Le nasique se présenta, l’air un peu intimidé.

- Euh… Bonjour ! fit-il. Je m’appelle Rajiv Jones, et voici ma collègue Beth Gibbons.
- Etes-vous les assistants du professeur Rupert Zeller ? interrogea Wolf. Nous voudrions vous poser quelques questions au sujet de sa mort…

Le regard des deux singes se couvrit d’un voile de tristesse. S’efforçant de n’en rien laisser paraître, Jones se déclara prêt à répondre à toutes les demandes des deux agents, qui débutèrent aussitôt leurs investigations. Après quelques questions de routine, Wolf en vint à ce qui le préoccupait vraiment.

- Nous voudrions en savoir plus sur le document qui a été dérobé dans le bureau de Zeller, celui sur lequel il travaillait.
- C’est un manuscrit ancien d’une très grande valeur historique. Il date du Xème siècle.
- De grande valeur ? demanda Grapper. Vous gardez beaucoup d’objets de ce genre, dans ce bâtiment ?
- Oh, non. Généralement, ils sont entreposés au musée de la ville.
- Et que faisait ce manuscrit ici, alors ?
- Le conservateur du musée est une vieille connaissance du professeur, répondit Gibbons. Il n’a pas eu de mal à le convaincre de l’amener ici. Le professeur aimait travailler ici le soir. Il se trouvait au calme…

Il était évident que de tels objets, compte tenu de leur valeur tant historique que marchande, attisaient nécessairement la convoitise des collectionneurs. De là à dire que le meurtre de Zeller était un cambriolage qui avait mal tourné, il n’y avait qu’un pas. Tout en songeant à cette possibilité, Wolf poursuivit l’interrogatoire, tâchant d’en savoir plus sur le manuscrit.

- Depuis combien de temps le professeur Zeller travaillait-il sur ce document ?
- Quelques semaines. Il provenait des collections du parrain de la drogue, Hartono Komodo…

Intérieurement, Derek Wolf tilta. C’était donc ce manuscrit qui reliait Komodo à la victime. Dans l’esprit de l’agent, le soleil se levait. Il n’allait pas tarder à éclairer cette affaire. Ce coup-ci, Wolf se dit qu’elle serait vite réglée. Il posa encore quelques questions banales aux deux singes, puis les laissa poursuivre leur travail. Avant de quitter la salle, Grapper, par curiosité, demanda de quoi parlait le manuscrit dérobé. Dans les yeux de Rajiv Jones, une lueur mêlant peine et excitation brilla quelques instants.

- C’est un texte religieux, la Prophétie des Oiseaux. On en ignore presque tout le contenu, car les prêtres qui l’ont rédigé vers l’an 800 ont volontairement utilisé un langage codé. Sans doute pour qu’elle ne tombe pas entre de mauvaises mains… Le professeur avait connu beaucoup de difficultés, mais il semblait avoir cassé le code et progressait de plus en plus vite.
- Et à quoi aurait-il pu servir ?
- Certainement à mieux connaître le contexte des affrontements religieux qui ont secoué l’empire de Surabaya à cette époque. C’est un document très précieux. Sa perte est presque aussi grave que celle du professeur… Allez-vous le retrouver ?
- Nous ferons de notre mieux… fit Grapper impassible.
- Quelque chose me dit que nous n’allons peut-être pas trop tarder à mettre la main dessus, ajouta Wolf avec un léger sourire qui ne surprit qu’à moitié son équipier.

Après avoir laissé leurs numéros de téléphone portable aux deux chercheurs, au cas où ils se rappelleraient un détail, les deux agents quittèrent le département d’archéologie.