lundi 9 août 2010

LSDO - chapitre 7, verset 3

Le cockpit du Falcon n’était éclairé que par la lueur des instruments de navigation. Wolf, qui adorait tout ce qui touchait à l’aéronautique et lisait régulièrement la presse spécialisée, constata avec un vif intérêt que l’avionique du petit jet était du dernier cri : console de navigation GPS, horizon artificiel et affichage des données numérisé. Tout à leur tâche, les deux pilotes remarquèrent à peine qu’un de leur passager leur tenait désormais compagnie. Il était rare que les grands pontes de la PFS qu’ils transportaient habituellement vinssent leur rendre visite en vol. Ils étaient généralement bien trop occupés, au choix, à peaufiner encore et toujours la réunion du lendemain, ou bien à se goinfrer du contenu du mini-bar ; voire à faire les deux en même temps. En bon passionné d’aéronautique, Derek savait que la vitesse de croisière d’un jet Falcon 900, de l’ordre de 950 km/h, était légèrement supérieure à celle d’un Boeing 767, ce qui lui laissait, abstraction faite de tout calcul, un petit espoir de rattraper l’avion de ligne.

- D’après vous, demanda Derek au pilote, est-ce que nous arriverons à Toronto avant le vol JAL 007 ?
- Je crains fort que cela soit impossible...
- Mais on peut au moins espérer réduire leur avance en volant plus vite, n’est-ce pas ?
- Ce n’est pas si simple, Monsieur. Un oiseau comme le nôtre n’a qu’une capacité en carburant limité, alors que les gros avions de ligne peuvent se permettre de faire le voyage d’une seule traite…
- Autrement dit ? fit Wolf qui redoutait une tuile.
- Nous allons devoir refaire le plein, à Honolulu.

Autant dire que pour l’accueil de Ronnie Thorynque à Toronto, c’était plutôt compromis. Derek le savait très bien. Il fit la moue.

- Combien de temps cela va nous prendre ? poursuivit-il.
- Environ une heure.
- Et à quelle heure serons-nous à Toronto ?
- D’après les calculs de Jerry, fit le pilote en désignant son second assis à sa droite, un peu après 13 heures, heure locale.

Le vol JAL 007 devait atterrir à 11 h 17. « Merci, Tom » ajouta Derek à l’adresse du chat avant de quitter la cabine. Il devait absolument organiser, même à distance, la réception du suspect à l’aéroport de Toronto. Le loup aurait bien aimé effacer l’affront que le monotrème lui avait infligé à Tokyo, mais cette fois, c’était à la police locale de l’arrêter. Qu’importe. Il aurait au moins la satisfaction de lui poser la première question de son interrogatoire.


***

Aéroport intercontinental d’Oshawa, Toronto, Canada, 13 h 37.

Le visage fatigué, engoncé dans son imperméable beige, le canard se gratta brièvement le bec. L’air penaud, il osait à peine croiser le regard des quatre agents fédéraux impeccablement sapés qui, assis en face de lui, le fixaient d’un œil noir. L’infâme peinture jaune de la minuscule petite pièce où on l’avait amené acheva définitivement de le déprimer. Soudain, vraisemblablement incapable de se contenir davantage, un des agents, un loup au pelage beige clair tirant sur le gris, se leva.

- Alors, lui demanda Derek Wolf, vous allez peut-être pouvoir nous expliquer comment vous avez fait pour… perdre la trace d’un suspect à sa descente d’avion !?

Le chef-adjoint de la police de Toronto, car c’était à lui qu’il s’adressait, balbutia quelques vaines excuses. Lorsque le vol JAL 007 avait touché le sol, un dispositif important était déjà en place, sur les instructions que les fédéraux avaient eux-mêmes communiquées depuis leur avion. Il était virtuellement impossible à Ronnie Thorynque de quitter l’appareil avant d’être interpellé. Pourtant, nulle trace du parlementaire lorsque les passagers quittèrent l’avion.

- Ce… c’est à n’y rien comprendre, balbutia le canard. Les hôtesses avaient encore signalé le suspect au moment du roulage, quelques minutes avant de débarquer. Mais quand les passagers ont débarqué, pas de Thorynque…

Le policier expliqua encore aux quatre agents fédéraux que lui-même et ses policiers avaient ensuite passé près de deux heures à fouiller tout ce qui pouvait l’être à bord de ce maudit avion. Mais nulle part, que ce soit dans les soutes à bagages, la cabine de pilotage, le compartiment de la turbine de secours ou sous la lunette des WC, ils n’avaient trouvé la moindre trace du député ou de son butin. Comme à Tokyo, Thorynque s’était volatilisé. Les fédéraux passèrent encore un moment leurs nerfs sur le pauvre flic, puis se retirèrent dans la pièce à côté pour discuter de la marche à suivre.

- C’est pas croyable ! commença Grapper. Ce Thorynque, il a fait une école d’illusionniste ou quoi ?
- Il a peut-être eu le temps de se grimer ou se déguiser… proposa sans conviction Wolf.
- Les hôtesses l’ont gardé à l’œil pendant tout le vol, répondit Masinga. Elles auraient immédiatement remarqué un changement de ce genre…
- … et elles assurent, reprit Grapper, que leur passager était bien le suspect correspondant à la description.
- De toutes façons, poursuivit la panthère noire, tous les bagages ont été fouillés, et les joyaux sont restés introuvables.
- Donc, fit le renard, notre suspect n’est pas descendu de l’avion, et il ne se trouve pas à bord de l’appareil. Alors où est-il ?
- Il a dû filer par le tarmac, dit Wolf.
- Tu sais bien que non, Derek, asséna aussitôt son équipier.
- Tu as peut-être raison, mais mais j'ai quelques doutes sur le sérieux de la police locale dans cette affaire. En attendant, il nous a refait le coup de Tokyo. Je commence à me demander s’il n’est pas un peu trop fort pour nous ce type…
- Peut-être est-il effectivement trop fort pour vous, coupa abruptement Gerard, mais il ne l’est pas nécessairement pour moi…

Derek dut se retenir de faire remarquer à son distingué collègue de l’ASF que c’était d’abord lui qui avait laissé filer Ronnie Thorynque à Haneda. Ne voulant pas renouveler leur dispute de la nuit précédente, il laissa le guépard poursuivre un discours qu’il jugeait hautement présomptueux.

- Je crois qu’il est temps, fit Terence, que l’ASF prenne les choses en main. Êtes-vous disposé à l’admettre, agent Wolf ?
- Nous en avons déjà parlé dans l’avion, répondit Derek qui ne voulait surtout pas prononcer le mot « oui ».
- Parfait. Emma, il faudrait contacter notre antenne locale. Il va falloir lancer des recherches à grande échelle. Thorynque ne peut pas être bien loin. En fouillant minutieusement les environs, il ne pourra pas nous échapper.

Bien que ni lui ni Grapper ne partageaient les certitudes de Gerard, Wolf laissa ce dernier exposer ses idées sans même chercher à les contredire. Puis les quatre agents fédéraux retournèrent dans le petit bureau jaune où Gerard « demanda » (le verbe « exiger » eût été plus approprié) le concours de la police locale. Le chef-adjoint, trop heureux de pouvoir effacer sa bévue précédente, s’empressa de mettre à sa disposition tout l’effectif disponible, le guépard élaborant avec lui et le reste du détachement T les détails de son plan d’action.

Terlude. Alain Terlude.

Chers amis, comme vous l'aurez indubitablement noté, Le Seigneur des Oiseaux est actuellement en sommeil. Cela ne signifie pas qu'il est à l'abandon - "n'est pas mort ce qui à jamais dort", comme disait un écrivain états-unien amateur de poulpes. Mais le temps manque d'autant plus à son auteur, ces derniers mois, que le travail de publication de LSDO sur le blog nécessite par moment un petit travail de réécriture, afin de gommer les quelques petits défauts et autres erreurs qui, parfois, émaillent cette oeuvre de jeunesse.

Plutôt du genre perfectionniste, l'auteur tient à s'excuser pour ce long silence. Il est aussi accaparé par d'autres projets, qu'il présentera ici, d'ailleurs, le moment venu.

J'espère pouvoir reprendre la parution régulière de LSDO très bientôt.

jeudi 29 avril 2010

LSDO - chapitre 7, verset 2

Au-dessus de l’océan Pacifique nord, mardi 12 avril. 2 h 27.

L’intérieur du petit jet de la Police Fédérale de Sécurité était des plus confortables. Les secousses étaient rarissimes et l’on n’entendait des trois réacteurs de l’appareil qu’un léger chuintement plus faible encore que celui d’un réfrigérateur en marche. Il en eut été tout autrement si, au lieu de faire un crochet vers le sud, l’avion avait tiré tout droit à travers l’importante dépression orageuse qui se trouvait à présent sur la gauche de l’appareil. A travers son hublot, l’agent Wolf observait un ciel noir comme de l’encre. De temps à autre, dans le lointain, la nuit était déchirée par de gigantesques éclairs qui zébraient les nuages en contrebas, en soulignant le contour des ailes de l’avion. Derek, qui n’avait jamais rien vu de semblable, était le premier à s’en émerveiller. Spectateur privilégié, il se voyait offrir un véritable son et lumière, à ceci près qu’on n’entendait strictement rien des coups de tonnerre. Ses compagnons de voyage, Grapper, Masinga, Gerard, ne témoignaient pas le même intérêt que lui pour ce déchaînement météorologique. Ils tâchaient surtout de se reposer après une soirée épuisante. Ils avaient d’abord, grâce à l’équipement satellite dernier cri installé à bord du Falcon, contacté l’antenne de la PFS à Toronto, laquelle s’était vue chargée tant d’accueillir le détachement T que d’organiser l’arrestation de Ronnie Thorynque dès qu’il descendrait de son avion. Puis ils avaient fait leur rapport au vice-ministre Derrflinger. Si le loup gris avait été fortement courroucé par l’échec de ses agents et l’invraisemblable « disparition » du député, il eut la délicatesse de n’en rien laisser paraître, se bornant à affirmer que tant que l’on savait où se trouvait Thorynque, l’affaire restait sous contrôle.

Depuis quelques minutes, Dan Grapper regardait fixement en direction de Terence Gerard. Ce dernier somnolait en feignant plus ou moins de ne pas avoir remarqué l’attitude du renard, assis en face de lui. Soudain, Grapper lui demanda tout de go :

- Agent Gerard, je ne vous ai pas déjà rencontré quelque part ?
- Certainement à Melbourne, répondit le guépard avec un dédain à peine dissimulé. Vous vous souvenez ? A votre hôtel…
- Non, avant cela…
- Très sincèrement, je ne vois pas.
- Mais si… Ça y est, je vous reconnais ! Vous êtes le type de la pub pour Schweppes !

Gerard le regarda en prenant un air des plus agacés.

- Enfin Grapper, ne soyez pas ridicule ! répondit-il. Un agent spécial n’a pas besoin de faire de publicité. Il a déjà assez à faire avec les dossiers que la PFS n’est pas capable de résoudre.
- Justement parlons-en, des agents « spéciaux » fit Grapper courroucé. Surtout de ceux qui laissent filer un suspect, brusquement « envolé » alors qu’un type de l’ASF est juste derrière lui…
- J’ai au moins réussi à le suivre à la course, ce qui n’est pas le cas de tout le monde dans cet avion…
- … et l’agent Gerard ne s’est pas retrouvé par terre en allant lui passer les menottes, surenchérit Masinga en appuyant son pied droit sur la table basse posée devant elle.

La discussion tournait vraiment à l’aigre. La possibilité que Thorynque ait pu avoir davantage d’avance qu’il ne le semblât à Gerard, et soit grimpé dans l’avion après s’être dissimulé parmi du matériel de maintenance, fut évoquée, mais le guépard l’écarta catégoriquement tant il était sûr de son habileté à la course. De son côté, Wolf fut accusé de ne pas avoir fait suspendre le décollage de l’avion de ligne, mais il objecta qu’il était très improbable, selon son plan, que Thorynque puisse seulement s’en approcher… et reporta la faute sur Gerard, coupable selon lui de ne pas avoir intercepté le fugitif à temps. Les uns et les autres passèrent ainsi quelques minutes à se rejeter la responsabilité de l’échec subi à Haneda, avant que, se rappelant finalement les directives de Derrflinger – pas de rivalités entre services au sein du détachement – Wolf ne tente maladroitement d’y mettre un terme.

- Je crois que tout le monde a un peu sa part de responsabilité dans cette histoire, déclara-t-il. Cela étant, agent Gerard, vous auriez peut-être mieux fait de m’avertir de ce que vous comptiez faire. Cela nous aurait permis de mieux coordonner nos actions.
- Je n’ai pas de comptes à vous rendre, répondit sèchement le guépard. Vous n’êtes pas le chef de ce détachement, que je sache.

Derek dut se faire violence pour ne pas s’emporter. Mais il ne supportait pas qu’on lui parle sur ce ton et ne put s’empêcher de répliquer.

- Il me semble pourtant que vous n’avez pas formulé d’objection à ce que je serve d’intermédiaire entre le détachement et les autorités locales.
- C’est exact, mais de là à prétendre nous donner des ordres, il y a un grand pas.

Ni Wolf ni Gerard ne voulaient en démordre. Têtus comme des mules, ils campaient sur leurs positions. Les quatre agents étant fatigués, l’engueulade finit par se tarir. Mais il était clair qu’au sein du détachement T, la coordination était à revoir. Pour avoir la paix, Derek finit par concéder :

- Puisque vous insistez, Gerard, vous assurerez la coordination des opérations lorsque nous atterrirons à Toronto. Qu’est-ce que tu en penses, Dan ?
- Tout à fait d’accord, répondit le renard.

Ce dernier refusait ostensiblement de croiser le regard de Terence. Le félin se contenta d’afficher un petit sourire de satisfaction sans rien ajouter. Alors qu’Emma Masinga penchait nonchalamment la tête sur le côté pour essayer de dormir, Derek se leva et gagna la cabine de pilotage.

mardi 13 avril 2010

LSDO - chapitre 7, verset 1

Chapitre 7



Aéroport de Haneda, Tokyo, lundi 11 avril. 18 h 04.

Essoufflé, Derek Wolf arriva à son tour sur le tarmac, l’arme au poing, avec une bonne dizaine de secondes de retard. Il s’arrêta dans l’encadrement de la porte. À une vingtaine de mètres devant lui, Terence Gerard se tenait debout, les bras ballants, et lui tournait le dos. Lorsqu’il tourna enfin la tête, son visage affichait une expression médusée.

- Il… il a disparu.

Wolf regarda partout autour de lui. Mais il n’y avait apparemment aucun endroit où Ronnie Thorynque aurait pu se réfugier. Les alentours ne présentaient pas la moindre petite aspérité qui aurait pu servir de cachette. Et devant les deux agents, les pistes de l’aéroport s’étendaient, nues, sur des centaines de mètres. Ronnie Thorynque s’était tout simplement volatilisé. À quelques dizaines de mètres de là, le Boeing 767 aux couleurs de Japan Air Lines s’éloignait des véhicules de maintenance et commençait son roulage. Une fois en bout de piste, il déchaînerait toute la puissance de ses deux turboréacteurs pour s’arracher du sol dans un sifflement infernal et s’envoler vers Toronto.

Lorsque Toyoda arriva sur place avec ses renforts quelques instants plus tard, les agents fédéraux firent aussitôt boucler le périmètre. Pendant plus d’une heure, chaque recoin de cette partie de l’aéroport de Haneda fut fouillé avec la plus extrême minutie. Il n’y eut pas un grain de poussière qui échappa à ce traitement ; mais on ne trouva pas la moindre trace du voleur ni de son butin. Alors que Wolf, ne comprenant pas de quelle façon Thorynque avait pu s’échapper, commençait sérieusement à perdre patience, Toyoda fut appelé par le directeur de l’aéroport. Après quelques instants, il revint auprès de Derek.

- Agent Wolf ? Le directeur de l’aéroport vient de contacter par radio le vol JAL 007 pour Toronto. Selon toute vraisemblance, le suspect se trouve à bord de l’appareil.
- Quoi ?! fit Wolf qui ne put momentanément rien ajouter.
- C’est quasiment certain. L’individu décrit par l’équipage correspond point par point au signalement du suspect…
- Mais c’est impossible ! objecta Gerard d’une voix froide. Pour y parvenir, il aurait dû traverser plusieurs dizaines de mètres de piste. Je ne l’aurais pas perdu de vue.
- … toujours est-il, reprit Toyoda non sans un certain mépris vis-à-vis de l’agent de l’ASF, que le commandant de bord demande quelle conduite il doit tenir.
- Qu’il suive le plan de vol prévu à l’origine et ne cherche surtout pas à interférer avec le suspect, répondit Wolf en se mortifiant intérieurement de ne pas avoir songé à placer des agents dans l’avion lui-même. À quelle heure le vol doit il se poser à Toronto ?
- 11 h 17, heure locale, c’est-à-dire dans environ neuf heures, compte tenu du décalage horaire.
- Bien… (Derek réfléchit quelques instants en se frottant le menton) Agent Toyoda, faites préparer le jet Falcon qui nous a amenés ici. Nous aurons tout le temps de préparer un comité d’accueil pendant le voyage.
- Bien Monsieur… Les agents de l’ASF partent aussi ?
- Tout à fait. Vous seriez aimable de faire chercher leurs affaires à leur hôtel.

Le petit loup nippon acquiesça sans mot dire et se retira pour accomplir sa tâche. Cela faisait très longtemps qu’il n’avait eu autant de travail en moins de vingt-quatre heures.

mardi 6 avril 2010

LSDO - chapitre 6, verset 3

Ronnie Thorynque tira deux nouveaux coups de feu. Le couloir lui offrait la possibilité de s’enfuir, mais Masinga et Wolf le clouaient sur place, tirant dans sa direction dès qu’il tentait de s’échapper. Le député, visiblement peu familier de ce genre d’engagement, s’était fait coincer dans un renflement du couloir qui faisait office de débarras. Les deux projectiles manquèrent encore leur cible, émettant un claquement sourd lorsqu’elles s’enfoncèrent dans la paroi de plastique, tout près de l’entrée du couloir. À quelques centimètres de là, les trois agents fédéraux se tenaient adossés au mur, Masinga à gauche, Wolf à droite, Grapper légèrement derrière lui.

- Vous avez vu son arme ? demanda Derek à la panthère noire.
- Manhurin MR 73. Répondit-elle sans regarder son interlocuteur. Un huit coups.
- Vous êtes sûre ?
- Je ne me trompe jamais lorsqu’il s’agit d’armes à feu, rétorqua-t-elle avec un imperceptible sourire.
- OK… Il lui reste quatre balles.

À ce moment, Ronnie Thorynque, portant toujours sa mallette de la patte gauche, sortit de son renfoncement et, en empruntant le couloir à reculons, ouvrit encore le feu. À quatre reprises.

- Cinq… six… sept… huit ! compta Derek à haute voix. Masinga, couvrez moi !

Le loup s’élança aussitôt à la poursuite de Thorynque. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il vit déboucher la silhouette de l’agent Gerard à l’autre bout du couloir. Le guépard courait à une allure vertigineuse.

Comme beaucoup de membres de son espèce, Terence Gerard avait manifesté très tôt des aptitudes impressionnantes en matière de course à pied. Lorsqu’il était adolescent, il avait remporté presque toutes les compétitions auxquelles il avait participé. Cela avait constitué un puissant exutoire. Une fois rentré à l’Académie, l’entraînement physique intensif auquel étaient soumis les futurs membres de l’Agence de Sûreté Fédérale avait porté ces capacités à leur maximum. Lorsqu’il courait, Terence avait l’incroyable sensation que tout se déroulait au ralenti. Exactement comme dans un rêve. Alors qu’il fonçait sur lui, il lui semblait que Ronnie Thorynque marchait, tout simplement.

Derek Wolf n’avait absolument pas le même point de vue. L’agent de la PFS courait aussi vite qu’il le pouvait derrière Thorynque, mais le député, malgré son imperméable et sa grosse mallette, allait quand même à toute vitesse, et Derek peinait pour gagner un peu de terrain. Thorynque se rapprochait de l’issue qui, à gauche du couloir, donnait vraisemblablement sur le tarmac. Au fond, Gerard paraossait accélérer encore, ce que Derek sans doute pas cru possible s'il avait eu le loisir d'avoir cette pensée à cet instant.

L’agent Gerard se rapprochait de Thorynque. Il avait d’abord cru pouvoir rattraper le député avant qu’il n’accède à la piste, mais il s’aperçut à sa grande surprise que le parlementaire allait en fait plutôt vite. Mais qu’importe. Une fois dehors, Thorynque n’aurait nulle part où se cacher et de toute façon, il l’aurait coincé avant qu’il ait pu tenter quoi que ce soit. Terence pouvait maintenant distinguer davantage les détails de la physionomie du suspect. Ses traits exprimaient un effort violent et douloureux. Lorsqu’il obliqua sur sa gauche, le monotrème n’avait conservé que quelques mètres d’avance.

Plus que trois pas, compta intérieurement Terence. Deux pas… un pas… En virant à son tour sur sa droite pour sortir sur la piste, le guépard se prépara à effectuer le dernier bond qui lui permettrait de plaquer et d’immobiliser sa proie. Pris par son élan, il ne comprit pas immédiatement ce qui s’était produit.

dimanche 28 mars 2010

LSDO - chapitre 6, verset 2

Après plus d’une heure d’attente, Derek commençait à tapoter du pied. Bien qu’il y passait une part non négligeable de son existence, il n’aimait guère les aéroports. Ils évoquaient pour lui un ennui insondable, même s’il aimait regarder le ballet des avions lorsque l’occasion s’en présentait. Et dans le cas présent, il se demandait si Thorynque ne les avait pas menés en… bateau. Son avion décollait tout au plus dans cinq minutes et il ne s’était toujours pas manifesté. Dans l’oreillette, la voix de Hideki Toyoda le tira enfin de ses réflexions.

- Agent Wolf ? Le barrage à l’entrée vient de laisser passer le suspect. Il correspond au signalement et porte un passeport à son nom.

Sidérant. De toute évidence, Ronnie Thorynque avait une telle confiance en ses capacités qu’il ne prenait même pas la peine de dissimuler son identité. Le rythme cardiaque de Wolf s’accéléra. Toyoda, qui avait désormais le député dans son champ de vision, l’informait dans le détail de ses moindres mouvements. Thorynque se dirigea directement vers le terminal 6B et ne tarda pas à en approcher la porte d’accès. La voix de Terence Gerard se fit entendre dans les oreillettes.

- Le suspect vient de passer. Il se dirige bien vers le terminal. Il arrive à ta hauteur, Emma.
- … il vient de passer, annonça la jeune panthère. Je lui emboîte le pas.

L’agent Wolf leva les yeux vers la porte coulissante qui permettait d’accéder au terminal 6B. Ronnie Thorynque venait de la franchir. Le député était en tous points semblable à ce qu’il avait pu voir sur les photos à Melbourne. Il portait un long imperméable beige et tenait dans sa patte droite une mallette de dimensions plutôt volumineuse, certainement destinée à cacher les trésors dérobés au musée de Tokyo. Le parlementaire dévala les marches de l’escalier à vive allure. Ce n’est que lorsqu’il posa le pied sur la dernière d’entre elles que Derek dégaina son pistolet et le pointa vers lui.

- Agent fédéral, restez où vous êtes !

En haut de l’escalier, Emma Masinga sortit son arme elle aussi. Dans la même fraction de seconde, alors que Grapper s’approchait – quelque peu imprudemment il est vrai – de Thorynque pour lui passer les menottes, le député le poussa sèchement et, avec une vivacité peu commune, courut se réfugier dans le couloir de service situé à gauche de l’escalier. Bien aidée par ses réflexes de félin, Masinga fut la première à tenter de l’y poursuivre, mais ce fut pour éviter de justesse deux balles de revolver. Elles allèrent miraculeusement se ficher dans un pilier, sans blesser personne. Dans la salle d’attente du terminal 6B, la panique succédait à l’incrédulité, et les passagers apeurés tâchaient tant bien que mal de se mettre à l’abri, sans pouvoir étouffer quelques cris de terreur. Tout en relevant Grapper, plus vexé que secoué par sa chute, Wolf appela des renforts. Appel à l’attention de Toyoda, qui se hâtait sur les lieux de la fusillade avec une escouade des meilleurs flics de Tokyo, mais aussi de Gerard qui était restait jusque là muet et invisible.

Mais le guépard de l’ASF avait sa propre idée de la façon dont il allait régler cette histoire. Lui qui se flattait de ne jamais rien faire par hasard avait, en dépit de la proximité immédiate de ses trois collègues, envisagé la possibilité que Thorynque tente de s’échapper par le petit couloir de service. C’est la raison pour laquelle il avait minutieusement étudié le plan de cette partie du terminal au moment du briefing. Le corridor en question n’avait que deux issues possibles : la première, sur la gauche, donnait accès aux pistes d’atterrissage ; la seconde, après avoir desservi plusieurs pièces où les employés de l’aéroport avaient pris l’habitude de ranger leur matériel, faisait un demi-tour sur la droite et, remontant d’un niveau, rejoignait le hall principal, tout près de l’endroit où lui, Terence Gerard, se trouvait. La difficulté était donc, en passant par l’autre issue du couloir, d’empêcher le suspect d’atteindre le tarmac, en le prenant à revers pour atteindre l’accès avant lui. Cela aurait été un problème pour n’importe qui. Mais pas pour Terence. Dès que son équipière annonça dans l’oreillette que Thorynque s’était réfugié dans le couloir, le guépard ôta ses lunettes noires et se mit à courir.

dimanche 14 mars 2010

LSDO - chapitre 6, verset 1

Chapitre 6



Aéroport de Haneda, Tokyo, lundi 11 avril. 16 h 59.

Comme beaucoup d’aéroports, celui de Haneda n’était à l’origine qu’une simple prairie (dans le cas présent, une rizière asséchée et comblée) qui faisait office de piste, assortie d’un petit hangar pour abriter les premiers aéroplanes. Il avait été aménagé en 1918, juste avant le déclenchement de la longue et sanglante guerre des Prédateurs. Pendant la durée du conflit, il servit de base militaire et prit une importance croissante, mais ce n’est qu’après la fin de la guerre, en 1945, qu’il devint véritablement l’aéroport international de Tokyo. Le trafic aérien se développant de façon vertigineuse, ses capacités d’accueil furent rapidement dépassées et il fut détrôné en 1984 par la très vaste et très moderne aérogare de Narita, mieux à même de desservir la capitale nippone. Haneda restait néanmoins un aéroport secondaire, accueillant une partie des vols court et moyen-courrier reliant la métropole japonaise à l’Asie et à l’Amérique du Nord.

En dépit d’importants travaux de rafraîchissement entrepris au début des années 1990, le bâtiment principal de l’aérogare sentait le vieux. Dans le vain espoir d’accroître ses capacités d’accueil, on avait adjoint à son plan déjà tortueux une multitude d’ailes, de pavillons et de terminaux supplémentaires, reliés entre eux par des passerelles et des couloirs, sans forcément en respecter l’architecture originelle. Ce qui, en pratique, avait eu pour effet de transformer Haneda en un capharnaüm aussi hideux que complexe. Lorsque le directeur de l’aéroport en avait déplié le plan complet devant le détachement T nouvellement créé, Derek Wolf n’avait pu s’empêcher d’écarquiller les yeux en se demandant comment ils allaient bien pouvoir boucler un tel périmètre.

Par bonheur, le police municipale de Tokyo ainsi que le service des douanes avaient fourni tous les effectifs nécessaires pour concocter à Ronnie Thorynque un piège infaillible. Près de l’entrée principale, sous le couvert de l’exercice de longue durée décrété officiellement, un barrage de policiers en uniforme filtrerait les voyageurs et signaleraient tout individu au comportement suspect. Ils devaient cependant laisser entrer Thorynque et avertir les agents fédéraux de sa présence. A l’intérieur de l’aérogare, des agents en civil devaient alors garder un œil sur le député et le « canaliser » discrètement vers le terminal 6B, où il devait théoriquement embarquer pour Toronto. Là se trouvaient postés les quatre agents du détachement T, qui devaient alors lui couper toute retraite et l’appréhender. Wolf était d’autant plus satisfait de son plan que Gerard comme Masinga n’avaient rien trouvé à redire à son sujet.

Un peu plus d’une heure et demie avant le décollage prévu du vol JAL 007 reliant Tokyo à Toronto, tous les éléments du piège étaient en place. Toujours à la pointe de la technologie, la police locale avait fourni à chacun des oreillettes dernier cri permettant aux agents de communiquer entre eux en toute discrétion. Dans la mesure où Wolf avait conçu ce plan, Grapper, Masinga et Gerard s’étaient entendus à l’amiable (du moins en apparence) pour lui laisser la direction des opérations. Adossé à un pilier tout proche du portail d’embarquement, le loup avait une vue d’ensemble sur la salle principale du terminal 6B. Face à lui, les bancs où quelques personnes patientaient, la mine affligée d’ennui, et un petit couloir de service sombre. Derrière son poteau, le tapis roulant où les passagers venaient déposer leurs bagages encombrants. A sa gauche, les portails d’embarquement avec le scanner et le détecteur de métaux, avec en toile de fond une grande baie vitrée découvrant le tarmac – où l’on s’affairait autour du Boeing 767 rouge et blanc de la Japan Air Lines – et une passerelle, vitrée elle aussi, permettant aux passagers de rejoindre leur appareil à l’abri. Ce n’était pas un luxe, car le ciel était gris et bas et la pluie menaçait. Enfin, Derek fixait intensément sur sa droite l’escalier, surmonté d’une porte coulissante en verre, qui permettait d’accéder au terminal. C’est par-là qu’arriverait Thorynque. Dan Grapper, assis sur un banc au pied de l’escalier, passait le temps en lisant un journal sportif (il avait réussi à trouver une édition en français, ne comprenant évidemment pas un traître mot de l’écriture usuelle nippone). Emma Masinga se trouvait en haut de l’escalier, dans le hall d’accès : elle devait couper la retraite du député ; son équipier était posté plus loin et censé intervenir au cas où Thorynque rebrousserait prématurément chemin. Il était le plus éloigné du lieu supposé de l’arrestation, ce que, à la grande surprise de Derek, il avait accepté sans ciller. Toyoda chargé d’assurer la liaison avec la police locale et la direction de l’aéroport, tout le monde était en place. L’ensemble du terminal 6B était peint d’un blanc cassé du plus mauvais goût, dont le caractère morne était encore accentué par un éclairage médiocre et la pâle lueur venue de l’extérieur.

mercredi 10 mars 2010

LSDO - chapitre 5, verset 4

Musée National de Tokyo, lundi 11 avril. 8 h 35.

Après quelques minutes d’attente, peut-être liées à un encombrement du réseau (sur Internet, c’était l’heure de pointe en Europe), Wolf parvint enfin à obtenir le directeur adjoint Slaughterbean en visioconférence.

- Bonsoir, agent Wolf.

Le ton étrangement posé du renard ventripotent et dégarni suggérait que quelque chose de peu ordinaire venait de se produire. Derek n’imaginait pas encore à quel point. Slaughterbean poursuivit.

- Vous auriez pu vous dispenser de cet appel. L’antenne de Tokyo me tient informé du déroulement de cette affaire pratiquement en temps réel.
- Monsieur, nous avons un problème.

Pas de réaction. « Slaughterbean est vraiment bizarre aujourd’hui » se dit Wolf avant de continuer.

- Les agents de l’ASF essayent encore de nous dessaisir du dossier sous prétexte que Thorynque y est mêlé.
- Justement, je viens de recevoir des instructions du Ministère à ce sujet. Ces agents, sont-ils près de vous en ce moment ?
- Oui, Monsieur.
- Qu’ils approchent. Je vais vous mettre en communication directe avec le Ministère.

Sans attendre une quelconque réponse, Slaughterbean fit basculer la ligne sur le réseau crypté du Ministère de la Sécurité Publique. Le sceau de l’institution apparut sur l’écran au bout de quelques secondes, pendant que les deux agents spéciaux daignaient s’approcher sur l’invitation de Wolf, ôtant leurs lunettes. Enfin, le vice-ministre Derrflinger apparut sur l’écran. Après s’être présenté, il s’enquit des noms de ses interlocuteurs puis entra dans le vif du sujet.

- Madame et messieurs, j’ai été régulièrement tenu au courant de vos investigations par vos supérieurs respectifs. Si, comme tout semble l’indiquer, le député Thorynque est bien l’auteur du vol commis à Tokyo, cette affaire dépasse largement le cadre des rivalités qui peuvent exister entre vos deux services. Cela devient une affaire d’État.

En dépit de la qualité assez quelconque de l’image, les quatre agents fédéraux purent s’apercevoir que le regard de Derrflinger devenait de plus en plus dur. Aucun d’entre eux ne s’avisa de lui couper la parole.

- Il serait proprement inadmissible, poursuivit le vice-ministre, que de stupides affrontements internes conduisent à l’ébruitement d’un scandale propre à menacer la stabilité du gouvernement. La Fédération ne peut absolument pas se le permettre. Elle y perdrait sa crédibilité, et ses adversaires n’attendent que cela. Est-ce clair pour tout le monde ?

Les quatre fédéraux opinèrent. Sentant probablement qu’il allait s’enliser dans les sables mouvants de la politique pure, Derrflinger s’empressa de revenir à un discours plus pragmatique.

- Vous allez devoir travailler ensemble sur cette affaire. La seule manière d’y parvenir sans interférences entre les différents services est de créer une unité ad hoc. A compter de cet instant, vous appartenez tous les quatre à la même équipe. Vous serez placés directement sous mes ordres et n’aurez de comptes à rendre à personne d’autre qu’à moi. Vos hiérarchies respectives sont déjà prévenues, et je leur ai demandé de tenir à votre disposition tous les moyens que vous jugerez nécessaires. Ai-je été bien compris ?
- Oui Monsieur ! répondirent en chœur les quatre agents.
- Bien entendu, il est hors de question d’instaurer une quelconque hiérarchie à l’intérieur de votre unité. Gardez à l’esprit que votre objectif n’est pas la prééminence de l’ASF ou de la PFS, mais l’arrestation rapide et discrète de Ronnie Thorynque.

Une nouvelle fois, les agents acquiescèrent. Le vice-ministre Derrflinger se relâcha un peu, de ton comme de visage. Mais son allure et sa voix restaient encore très martiales.

- L’unité mixte dont vous êtes membres a reçu la dénomination de Détachement T, T pour Thorynque. Ce sera votre indicatif pour communiquer avec le Ministère. Lequel d’entre vous est en relation avec les autorités japonaises ?
- C’est moi, Monsieur, répondit prudemment Wolf.
- Et bien agent Wolf, où en étiez-vous ?
- D’après nos renseignements, Thorynque a réservé un billet d’avion pour ce soir vers le Canada. Nous étions en train de mettre en place une opération pour l’intercepter à l’aéroport, sans négliger la possibilité d’une fausse piste.
- Parfait. Tenez-moi au courant lorsque cette opération sera terminée.
- A vos ordres, Monsieur.

Derrflinger insista encore quelques instants sur la nécessité d’une bonne coopération entre eux, puis rompit la communication avec les agents. Tous quatre se regardèrent un moment sans savoir quoi dire. Wolf trouva le premier.

- Et bien maintenant que nous sommes tous collègues, on pourrait se présenter convenablement, histoire de commencer du bon pied. Qu’est-ce que vous en dîtes ?

Pas de réponse. Sans se désarmer, le loup tendit la patte vers le guépard, qui l’observait toujours avec une prudente réserve.

- Je m’appelle Derek Wolf.
- Terence Gerard, lui répondit finalement l’agent de l’ASF en lui serrant la patte.

Lorsque Derek voulut faire de même avec la panthère noire, il s’aperçut qu’elle l’avait devancé.

- Emma Masinga, dit-elle simplement d’une voix étrange, à la fois sensuelle et glaciale.

L’esprit endormi de Grapper avait encore bien des difficultés à assimiler toutes les informations qu’on venait de lui donner. Après quelques instants de concentration intense, il finit par quitter sa léthargie.

- Si ça vous intéresse, je m’appelle Dan Grapper. Et je suis aussi agent fédéral.

Même le guépard sourit de son intervention.

dimanche 28 février 2010

LSDO - chapitre 5, verset 3

Ministère de la Sécurité Publique, Genève, dimanche 10 avril. 18 h 36.

Assis dans son large fauteuil noir, Shaka Simba défit sa cravate et ouvrit largement le col de sa chemise. Le Ministre de la Sécurité Publique était épuisé. Il se passa la patte dans son abondante crinière blonde, puis s’efforça de se remettre au travail. Le week-end paisible qu’il comptait passer en famille n’était plus qu’un souvenir fantomatique. En lieu et place, deux jours de travail quasi ininterrompu. Le vendredi précédent, la séance des questions au gouvernement lors de la nouvelle session du Parlement Fédéral avait été cauchemardesque. Fidèle à sa réputation, le député Lamantin, un parlementaire sud-américain qui se définit lui-même comme « le représentant des contribuables mécontents », n’avait cessé de se plaindre au sujet de la nouvelle politique du Ministère de la Sécurité Publique, qu’il jugeait brutale, inadaptée, déséquilibrée et bien sûr excessivement dépensière. Durant tout un après-midi, il avait lancé d’incessantes diatribes contre le ministre, qui avait dû employer tout son sang-froid pour éviter de noyer le député sous un torrent d’injures. Pour finir, Simba, évidemment pris de cours, avait promis sur un ton nébuleux des éclaircissements et des réponses pour la semaine suivante. Ce à quoi Lamantin, en vieux briscard qu’il était (il entamait son quatrième mandat), avait répondu en déposant devant le lion médusé un dossier de demandes et de plaintes en tous genres gros comme trois ou quatre annuaires téléphoniques. Voilà comment le cabinet du ministère tout entier, en fait de dimanche à la campagne, s’était retrouvé courbé deux jours durant sur des paperasses aussi variées qu’ennuyeuses. C’est quasiment déprimé que Simba répondit à l’appel de sa secrétaire.

- Monsieur le Ministre, monsieur Derrflinger désire vous parler en urgence.
- Faites le entrer.

Kurt Derrflinger, vice-ministre de la Sécurité Publique, entra sans cérémonial. C’était un grand loup déjà âgé, mince et élancé. Son pelage gris acier lui donnait un air d’autant plus impressionnant qu’il était impeccablement revêtu d’un costume de la même couleur. Il se figea devant le ministre, droit comme un i.

- Qu’y a-t-il de si urgent ? demanda Simba sans lever la tête.
- Monsieur, l’affaire du musée de Tokyo prend une tournure grave.

Le lion interrompit alors son travail et daigna enfin apporter à son vice-ministre toute l’attention qui semblait nécessaire en pareil cas.

- D’après les dépêches que je viens de recevoir, poursuivit Derrflinger, le voleur pourrait bien être le député Ronnie Thorynque.
- Celui que recherche l’ASF ?
- Celui-là même.
- Et bien ordonnez à l’ASF d’accélérer ses recherches. Il faut impérativement étouffer le scandale. Pas de vagues. C’est aussi à cela que sert le Ministère de la Sécurité Publique.

Considérant sans doute l’affaire comme réglée, Simba se replongea dans ses dossiers. Derrflinger n’en partit pas pour autant.

- Monsieur le Ministre, la PFS est déjà sur l’affaire.
- Et alors ? rétorqua Simba tout en lisant ses papiers.
- Cela risque de conduire incessamment à un conflit de juridiction. Il va de soi que toute interférence entre la PFS et l’ASF nuirait gravement au déroulement de l’enquête. On risquerait même de ne pas pouvoir étouffer un scandale qui éclabousserait toute la classe politique. Pensez y, monsieur : un député voleur d’antiquités, peut-être même assassin ! Les répercussions sur le Conseil Fédéral seraient terribles…
- Il n’y aura pas de conflit de juridiction. L’ASF est en charge du dossier Thorynque, elle mènera cette affaire à son terme. Faites immédiatement rappeler les agents de la PFS envoyés à Tokyo.
- Si je puis me permettre, monsieur le Ministre, je ne crois pas que…
- Vous n’auriez tout de même pas la prétention de m’apprendre mon métier, Derrflinger ? coupa Simba sur un ton quasi insultant. Vous pouvez disposer…

Le vice-ministre Derrflinger était issu d’une vieille famille de l’aristocratie allemande, une lignée où l’on était officier de père en fils depuis 1740. Si faute de guerres et d’armée permanente, il se contentait d’un poste de réserviste, il ne pouvait pas faire taire ses gènes, ceux d’un officier allemand. De ses yeux bleus, il fixa Simba avec le regard dur et métallique qui n’est que de cette caste.

- Je crois en effet que vous avez beaucoup à apprendre en tant que ministre, rétorqua le loup d’une voix glaciale.

Simba en fut tellement surpris qu’il releva instantanément la tête.

- Je vous demande pardon, Derrflinger !?
- Sauf votre respect, Monsieur, je travaillais déjà dans ce cabinet lorsque le fauteuil dans lequel vous êtes installé était occupé par un crocodile en uniforme, et que vous jouiez encore avec des pelotes de laine.

Le lion était sidéré. Depuis plus de dix ans, on ne lui avait jamais adressé la parole sur ce ton. Lorsqu’il était directeur principal de l’ASF, aucun de ses subordonnés n’aurait osé contester la moindre de ses directives. Même comme « simple » député, on l’avait traité le plus souvent avec déférence. Maintenant qu’il était pratiquement le deuxième personnage de la planète, il n’aurait pas imaginé subir une telle rebuffade. Il en fut si estomaqué qu’il laissa Derrflinger poursuivre.

- Cette histoire est trop grave pour qu’on la laisse perturber par une querelle entre services. C’est une affaire d’Etat !
- Et si je décide de passer outre vos… conseils ? demanda Simba en tentant de se ressaisir.
- Dans ce cas je prendrai mes responsabilités. J’alerterai le Président et donnerai ma démission. Devant la gravité de la situation, vous devrez faire marche arrière. Dans le cas contraire, il se pourrait bien que le ministère Simba soit l’un des plus courts de l’histoire de la Fédération…
- Vous bluffez !
- Lorsque l’intérêt supérieur de l’ensemble du gouvernement est en jeu, les préoccupations personnelles d’un ministre passent au second plan, ou bien il risque fort d’en pâtir. On dirait que le carriériste que vous êtes n’a pas encore appris ce principe politique élémentaire.

Simba enragea quand il réalisa que son vice-ministre avait raison. Il pourrait toujours passer outre ses recommandations, mais la démission de Derrflinger attirerait l’attention du Président et du Parlement sur lui. Et à la moindre fuite, ce serait le scandale assuré. Pour sauver le gouvernement, on lui demanderait alors de donner à son tour sa démission, et il n’aurait pas d’autre choix que d’accepter. Avec toutes les conséquences que cela impliquait pour sa carrière politique. Manifestement, l’énergie, voire la brutalité dont il faisait preuve à la tête de l’ASF ne lui seraient d’aucune utilité au Ministère de la Sécurité Publique. Contraint et forcé, Shaka Simba dut s’avouer vaincu.

- Que… suggérez-vous ? demanda-t-il, contrit.
- La seule solution est de demander aux deux agences de coordonner leurs efforts, en créant une équipe ad hoc mixte placée directement sous l’autorité du Ministère. Deux agents spéciaux de l’ASF et deux agents rattachés de la PFS sont déjà à Tokyo. Ils feront l’affaire.
- Bien… Je vous donne carte blanche pour régler cette histoire, concéda finalement Simba en ravalant sa colère. Vous pouvez disposer.

Derrflinger quitta aussitôt le bureau du ministre et se mit immédiatement en relation avec les dirigeants des deux agences rivales.

samedi 20 février 2010

LSDO - chapitre 5, verset 2

Musée National de Tokyo, 5 h 29.

Derek Wolf bailla et s’étira nonchalamment, puis se leva de l’inconfortable sofa sur lequel il avait dormi, en se félicitant de ne pas avoir trop mal au dos. Quittant la « salle de repos », il retourna vers la cellule de crise pour relever Grapper. Lorsqu’il vit son équipier fixer l’écran de ses yeux cernés et mi-clos, il se dit qu’il avait bien fait de ne pas dormir trop longtemps. Pourtant, la voix du renard prit un timbre étonnamment vif quand il annonça à Wolf les résultats de ses investigations nocturnes.

- Derek, tu ne vas pas en croire tes oreilles.
- Quoi donc ?
- Hier soir, Ronnie Thorynque a fait une réservation à son nom, pour une place à bord d’un vol long-courrier de la Japan Air Lines à destination de Toronto, au Canada. Tu le crois ça ?
- Peut-être que la facilité avec laquelle il a berné les alarmes du musée l’a mis en confiance, et qu’il s’imagine pouvoir quitter le Japon tout aussi facilement.
- Peut-être aussi qu’il nous mène en bateau…
- En tous cas, ça ne coûte rien de suivre cette piste. Agent Toyoda, demanda Wolf en se retournant vers son collègue nippon, le labo a-t-il découvert comment Thorynque a fait pour éviter les alarmes ?
- Pas vraiment, répondit Toyoda l’air épuisé. Ils savent juste que les caméras ont été brouillées par un puissant champ électromagnétique. Ils ont pu en déterminer la fréquence, ce qui leur a permis de nettoyer l’image, mais pas l’origine exacte.

Grapper s’apprêtait à rejoindre à son tour la prétendue salle de repos quand il se ravisa.

- Au fait, dit-il à Wolf, on a aussi trouvé quand et comment Thorynque est arrivé à Tokyo. Samedi soir, à 19 h 56, aéroport de Haneda. Et devine d’où provenait son vol…
- Laisse-moi essayer, répondit le loup en se prêtant au jeu. Surabaya ?
- Gagné ! J’ai vérifié les horaires, ça colle. Thorynque a eu tout le temps nécessaire pour se rendre à Surabaya, tuer Zeller et voler le manuscrit, puis venir à Tokyo voler les joyaux. Son avion décolle de ce même aéroport de Haneda, ce soir, à 18 h 02. Cette fois, on le tient !
- Tu m’étonnes ! Va te reposer, Dan. Pendant ce temps, je vais organiser une petite fête à l’intention de M. le député Ronnie Thorynque…

Grapper quitta la salle en poussant un formidable bâillement. Toyoda, qui n’avait pas fermé l’œil depuis près de vingt-quatre heures, ne tarda pas à lui emboîter le pas sur l’injonction de Wolf. Ce dernier se mit à communiquer fiévreusement, toujours par l’intermédiaire du réseau protégé, avec le service des douanes et les différents aéroports du pays. Sans négliger la possibilité d’un leurre, il mit sur pied un piège qui se refermerait implacablement sur le voleur. La police de Tokyo fournirait le gros de l’effectif, que compléterait le personnel local de la PFS, le tout chapeauté par Toyoda, Grapper et lui-même. Vers huit heures, il s’estima assez satisfait de son plan pour s’autoriser une pause café.

Pendant qu’il contemplait le fond de son gobelet en plastique, perdu dans ses pensées et ses plans d’action, l’agent Wolf entendit la porte du petit local qui servait de PC à la « cellule de crise » s’ouvrir, puis aperçut du coin de l’œil deux silhouettes s’approcher dans la pénombre. Il leva la tête, dévisagea quelques instants les nouveaux arrivants et jeta aussitôt son gobelet à demi plein dans la corbeille à papier. La violence inattendue de son geste fit sursauter Matsushita et ses deux employés, qui continuaient à assister Wolf de leur mieux en dépit d’une fatigue de plus en plus prononcée.

- M. Matsushita, allez donc vous reposer je vous prie, ordonna l’agent de la PFS sans cesser de fixer les deux personnes qui se tenaient face à lui.
- Mais je vous assure que…
- S’il vous plaît, M. Matsushita…

En dépit de la politesse du propos, le ton ne laissait guère d’alternative au macaque. Il se retira aussitôt, entraînant avec lui ses deux employés. Wolf prit une profonde inspiration et s’avança vers les deux agents de l’ASF, ceux-là même qui avaient récupéré le dossier Thorynque à Melbourne.

- Agent Derek Wolf ? demanda le guépard sans se départir de ses lunettes noires, et ce bien qu’il fasse à peine jour.
- Vous savez très bien qui je suis, répondit le loup sur un ton franchement peu amène. Qu’est-ce que vous faites ici ?
- Comme vous le savez, reprit son interlocuteur imperturbable, nous sommes en charge de l’affaire concernant la disparition du député Ronnie Thorynque. Et notre enquête nous a conduit jusqu’ici.
- C’est-à-dire jusqu’à l’endroit où elle s’arrête, contre-attaqua énergiquement Wolf.

Le masque impassible du guépard commença à se fissurer. Sous les lunettes opaques, ses traits se durcirent. Au vu de la facilité avec laquelle il avait mis les deux agents de la PFS sur la touche à Melbourne, il croyait pouvoir en imposer suffisamment à Wolf pour prendre tranquillement la direction des opérations. C’était raté, mais il tâcha de n’en rien laisser paraître.

- Pas la peine de monter sur vos grands chevaux, Wolf. Nous sommes chargés de retrouver le député Thorynque, et nous savons que vous l’avez localisé. C’est notre problème, que je sache.
- Ecoutez, agent… quel est votre nom déjà ?
- Gerard.
- Agent Gerard, mon équipier et moi sommes chargés d’une enquête de la plus haute importance dont je ne suis même pas autorisé à vous parler. Et Thorynque est le suspect numéro 1 de cette affaire. J’ajoute qu’il est également soupçonné d’avoir commis un meurtre à Surabaya, affaire également placée sous notre juridiction.

A ce moment, dérangé par le bruit, Grapper revint dans la salle en traînant les pieds. Son arrivée permit à Gerard de masquer le fait qu’il n’avait pas grand chose à opposer aux arguments de Wolf.

- Qu’est-ce que c’est que ce raffut, Derek ? demanda Grapper sur un ton agacé. Et qui c’est, ça ? Mais… bon sang, encore eux !
- Agent Wolf, reprit Gerard de plus belle, je vous répète que notre enquête est prioritaire. Vous pourriez en appeler à vos supérieurs, mais vous savez bien qu’en définitive le Ministère nous donnera raison. Pourquoi perdre votre temps ? Donnez nous simplement l’endroit où nous pourrons trouver Thorynque. Une fois que nous l’aurons retrouvé, vous pourrez mener votre enquête à votre guise.

L’agent spécial Gerard avait raison. Wolf savait pertinemment que le nouveau Ministre de la Sécurité Publique, dont dépendaient à la fois la PFS et l’ASF, était un lion. Et que ce lion, qui de surcroît avait autrefois dirigé l’ASF pendant six ans, donnerait finalement raison à ses anciens protégés. Pourtant, sûr de son bon droit, le loup persista.

- Merci du conseil, agent Gerard, reprit-il sur un ton ferme. Mais il se trouve que nous avons ici tout le matériel nécessaire pour contacter nos supérieurs en deux temps, trois mouvements. Ne croyez pas que je vais lâcher une affaire d’État aussi facilement.

Grapper observait la scène d’un air ahuri. Depuis qu’il faisait équipe avec Wolf, il ne l’avait jamais vu faire preuve d’une telle aisance, ni d’une telle autorité. Sans en faire montre, les deux agents spéciaux de l’ASF étaient presque aussi impressionnés. Pour autant, la répartie de Wolf n’avait guère entamé l’une des principales caractéristiques des membres de l’Agence de Sûreté Fédérale, leur incroyable confiance en eux. Impassibles, Gerard et son équipière – la panthère noire toujours impeccablement moulée par une courte jupe de cuir et un tailleur bien ajusté – regardaient à distance Wolf établir une communication avec le siège de la PFS, à Lyon.